Posté par Paul Villach Date 9/11/2009 4:00:00
Plus que son montant de 11,6 millions d’euros, la méthode du hold-up commis jeudi 5 novembre 2009, dans le centre de Lyon, laisse pantois et, même, on l’avoue, un brin admiratif.
Un hold-up rémunérateur sans violence ni coup de feu Un des convoyeurs de fonds du fourgon qui venait de charger des liquidités à la Banque de France, en est soupçonné. Il aurait profité, au cours d’une halte, de l’éloignement inexpliqué de ses deux collègues, pour s’enfuir illico avec le magot au volant du fourgon, GPS et téléphone soigneusement désactivés. Le véhicule n’a été retrouvé que trois heures plus tard dans une ruelle discrète. On suppose que le convoyeur y a transféré son butin en toute tranquillité dans un autre véhicule aux caractéristiques évidemment ignorées. La scène n’a eu aucun témoin. Le retard pris dans le déclenchement des recherches semble avoir donné au cambrioleur une avance suffisante pour peut-être quitter la France. Il paraît avoir programmé son départ : les policiers ont découvert que son appartement était soigneusement rangé, que son frigo comme ses comptes bancaires étaient vidés. Aucune violence, aucun coup de feu, tout en douceur ! Seuls une préparation minutieuse de longue haleine et un sang-froid dans l’audace ont fait d’un apparent employé de confiance, après une dizaine d’années de service irréprochable, un gangster chanceux qui va peut-être couler des jours heureux dans quelque paradis fiscal tropical. Il est possible que ce coup de maître soit l’œuvre d’une équipe experte. Rien n’est mieux pour l’information requise par pareil casse qu’un agent infiltré dans la place depuis longtemps qui lève toute méfiance ; il pourrait n’avoir été recruté par le gang que récemment : l’infiltration - ou l’entrisme - est un des moyens les plus sûrs d’obtenir l’information extorquée stratégique la plus fiable qui soit dans un milieu fermé et étroitement contrôlé comme celui des convoyeurs de fonds : on évite tout risque et toute violence inutile. Quelle différence entre ce gangster et un trader ? « Il ne faut point juger des gens sur l’apparence » (1), conseille La Fontaine en écho au proverbe, « Il n’est pire eau que l’eau qui dort ». Mais ce n’est pas la morale qu’on est tenté de tirer. Après tout, qu’est-ce qui différencie ce gangster aux mœurs policées qui rafle sans coup férir 11,6 millions d’euros et un trader que des bonus faramineux de récompense poussent à faire gagner toujours plus de milliards à sa banque au casino de la finance internationale ? L’un et l’autre ne font-ils pas fortune avec l’argent des autres ? Pour le gangster, c’est évident : il détourne tranquillement les « galettes » pleines de billets de banque qu’il était chargé de convoyer dans diverses institutions. Mais que fait d’autre le trader « en prenant des positions », comme on dit dans le milieu, à découvert, c’est-à-dire sans disposer, loin de là, de la totalité de l’argent qu’il met en jeu, en misant seulement momentanément sur une différence de hausse ou de baisse des cours, qui lui dégagera le pactole convoité ? À quelle création de richesse correspond le magot raflé, en milliards parfois à en juger par « l’affaire Kerviel » à la Société Générale ? D’où vient l’argent qui tombe ? N’est-ce pas de l’enrichissement sans cause ? L’opération ne ressemble-t-elle pas à un détournement comparable au vol du convoyeur qui s’enfuit avec son butin ? La seule différence n’est-elle pas que le vol du trader est légal et que celui du gangster ne l’est pas ! On objectera que le trader prend des risques qui méritent d’être récompensés à hauteur de son audace. Et le gangster donc ? N’en prend-il pas lui aussi d’énormes, mettant même sa liberté en jeu alors que le trader ne risque pas la prison ? L’argent qu’il emporte n’est-il pas le salaire du coup de poker tenté ? Dans l’un et l’autre cas, l’argent ne tombe-t-il pas dans les mains du plus culotté et dénué de scrupules ? Comment rester encore honnête ? Sans justifier évidemment le hold-up, pas plus que le jeu immoral du trader à la table du casino de la finance mondiale, on ne peut écarter d’une chiquenaude une autre morale. Dans une société où l’argent est mesure de toute chose, comment rester honnête quand on voit les salaires du bas de l’échelle stagner, ceux du haut flamber et les banques provisionner des sommes fabuleuses pour offrir des bonus à leurs traders qui leur font gagner des mille et des cents en jouant des sommes folles qu’ils n’ont même pas ? Quelle valeur encore reconnaître au travail qui ne pourra jamais rapporter profits aussi considérables ? Puisque les règles du jeu entre travail et rémunération sont pipées, la tentation n’est-elle pas grande de ne plus les respecter ? Qui, en son for intérieur, ne juge pas l’exploit du convoyeur de Lyon avec une secrète bienveillance, sinon admiration, et ce d’autant plus qu’on ne s’en sent pas capable ? Pourquoi ce qui est permis aux banques ne le serait pas au citoyen lambda ? Si au moins on avait sous les yeux des exemples de probité ! Mais quels sont ceux que donnent certains politiques en vue, de l’affaire Elf à l’Angolagate, en passant par les scandales de la Mairie de Paris et d’Ile-de-France, qui corrompent la société française depuis tant d’années ? Le seul espoir de fortune qui est permis au citoyen lambda est de jouer à « Euro millions » que, dans une publicité, la Française des jeux ne cesse pas de lui seriner, et en plus avec un parfait cynisme… sur les premières mesures de l’Alléluiah du « Messie » de Haendel ! La simple honnêteté ne commence-t-elle pas à devenir héroïque ? Paul Villach (1) La Fontaine, « Le Paysan du Danube », « Fables », XI, 7.
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