Posté par Pénélope Timiste Date 29/4/2009 2:20:00
 Après un orage un torrent gonflé, qui se chargera de boue au fil de son périple. Des routes se sont effondrées, et la chaussée est devenu gué. La Brune sourit que la nature rappelle à ce point la fragilité, et l'arrogance aussi, des constructions humaines.
...Comme un catalogue...   Et l'oued, sur un plateau, presque asséché. L'eau, toujours l'eau, qui arrose la vie, qui rythme le temps de l'ânée quand les filles vont au puits. C'est au bord de l'eau que s'entasse la vie, que se construisent les douars, que se serrent les cultures. L'eau, si souvent gaspillée aux pays des parachutes dorés.  Une vallée qui s'offre, toute de rondeurs dans un ciel indécis. Les vallées se suivent, parfois s'imitent et parfois tranchent. Elles abritent des villages où les maisons se blottissent les unes contre les autres. Et la route cahote de champ en oued, de col en plateau.  Rencontrer un oasis à plus de mille mètres d'altitude... Le rapace plane au dessus du palmier, et l'eau crapahute sur les rochers, cherche sa veine. Comme partout dans ce pays aux facettes innombrables, des enfants jouent à sauter par dessus le filet d'eau, des gamins libres de s'ébattre en poussant des cris, en gloussant du plaisir d'être sous le ciel, dans un espace infini.  Et puis un site touristique, un pont naturel jeté au dessus d'une rivière, où la promenade a été créée à main d'hommes. L'escalier tailladé dans la roche, d'ambre et d'ocre permet d'atteindre le fond d'une gorge où un titan a du jeter d'énormes roches, créant ainsi une coulée bondissante.  Encore et toujours des collines qui se succèdent à perte de vue, roussies ou brûlées sous le soleil. Le ciel est si bleu qu'il semble respirer. Hauts dans ce ciel, des nuages moutonnent. Au dessus des troupeaux, qu'on entend bêler, au loin. La Brune, qui contemple cet horizon, a le cœur, à ce moment là, si plein d'amour, qu'elle en étouffe, le souffle coupé.  Au loin des citadelles, qui sont des hôtels, bâtissent un décor tout droit sorti de quelque conte oriental. Il y en a de plus en plus, de ces créneaux qui découpent le désert. Terre et paille mêlées qui surgissent pour offrir une halte au touriste, à celui que l'appel du sable taraude. Mais où sont les tentes perdues entre les dunes...  Voir, du toit de la casbah, les derniers soubresauts que la montagne trace, issus des convulsions aux temps premiers de la terre. Les millénaires ont érodé les abrupts qui devaient transpercer le ciel. En gris, vert et ocre, ce pays, où la nonchalance apaise, bourdonne d'une vie chaude. La Brune se dit que ce Maroc là est le pays de l'oxymore : la nonchalance du labeur assidu. Car dans les gestes et les sourires, une grâce tranquille accompagne la sueur d'un travail parfois rude.
 L'ocre de la terre, l'ocre des villages. Pour la Brune, cet ocre là, porte le souvenir de la couleur primitive. Celle dont les corps étaient enduits, dans les temps préhistoriques, pour se protéger de la morsure du soleil. A l'infini, une mer houleuse de la couleur chaude. A l'infini, le chant sauvage d'un continent qui démarre au Maroc, dans des champs d'ocre. Et qui porte derrière lui le souvenir de la Pangée, du creuset originel.  Les doigts créateurs des Titans, en pétrissant la montagne, ont modelé ce paysage où la roche monte vers le ciel, un peu comme des stalagmites dans les cavernes. Et puis, la poésie des hommes a bâti au plus profond d'un nombril verdoyant, là où une dépression a conservé des traces d'eau, des remparts protecteurs. La Brune se demande comment, autrefois, vivaient les habitants du lieu. Elle imagine de grands guerriers ambrés, flamboyants dans leurs tenues blanches, ausculter inlassablement l'horizon bouché, le seul chemin d'accès, afin de prévenir des attaques d'improbables envahisseurs.  Mais, encore et toujours, c'est la contraste saisissant d'une montagne nue penchée sur une vallée plantée qui reste, dans l'imaginaire de la Brune, l'estampille de « son » Maroc. Il en est des pays comme des humains, chacun amène aussi ce qu'il est, dans le regard qu'il pose. La Brune espère que son regard, à elle, est bienveillant.
Le périple s'achève. La Brune picore, dans les milliers d'images qu'elle a faites, celles qui pourraient lui tirer un sourire ou une tendre émotion, parce que ces images là la renvoient à des anecdotes, à des souvenirs...  Comme cette enseigne de restaurant, qui pourrait être celle d'un bistrot du massif central. Qui lui ramène son Ardèche, paradis des pêcheurs de truite, rose ou noire. Elle s'est demandé comment le poisson délicieux était cuisiné, ici. Il faudra bien qu'elle vienne la goûter, la truite délicieuse.  Ou ce camion poussif, souffreteux, cahotant, mais qui semble sorti d'un jeu de legos.  Un éclat de rire : « Troisgros » dans l'Atlas. La Brune, qui rêve d'un jour aller déguster la grande cuisine à Roanne, s'est dit, qu'à défaut, elle pourra toujours se fendre, un peu suffisante mais sincère, d'un ... « j'ai bu le thé chez Troisgros ». Sauf que ce cliché là a été volé, de la fenêtre de la voiture. En passant. Où est donc ce troquet, sur quelle route, dans quel village ? Elle ne s'en souvient plus.  Un petit dauphin de plastique, encore salé d'avoir porté les enfants sur son dos. Sur toutes les plages du monde les enfants jouent dans la mer. Et sur toutes les plages du monde, les jouets des enfants sont abandonnés. Il rêvent, les jouets, mais on ne sait jamais à quoi, ni à qui. Coucher de soleil  Le ciel s'embrase au soir d'un jour. Dans l'orange flammé, la Brune s'abandonne à ses songes lumineux. Ils sont la fin d'un été où l'Oriental, une fois encore, aura été terre d'accueil, terre de rencontres et terre amoureuse. Les crépuscules offrent d'infinies nuances. Et l'air exhale des parfums subtils. C'est dans les nuits marocaines que l'étrange étrangère construit, petit à petit, son rêve. Il est fait de tendres amitiés, de fraternités à inventer. Il est fait des sourires des enfants. Il pétrit dans un rouge d' argile la silhouette qu'un quotidien pourrait habiter. Il s'habille de regrets, aussi. Peu à peu, le souvenir d'une princesse de peu de parole s'estompe. Il est remplacé par le visage radieux de ces gens qui triment jusqu'à la sueur, et qui, bien au delà des mots, ont appris à être, plus qu'à dire. D'aucuns ont un rêve américain, l'étrangère berce son rêve marocain. Elle ne sait ni quand, ni comment elle reviendra, mais elle sait qu'elle reviendra. Plus forte encore. Dans ce pays là, comme sur chacune des parcelles du monde, il y a ceux qui aiment et ceux qui méprisent. Il y a ceux qui parlent, et ceux qui agissent. Il y a ceux qui promettent, et ceux qui tiennent leurs promesses. L'humanité est, ici, ni pire ni meilleure. Elle est. Mais elle est poétique, généreuse et belle. Le ciel s'embrase au soir d'un jour.
Le voyage se termine au pied d'une piste, dans un aéroport. Elle est restée seule, la dernière semaine, la Brune, seule avec ses rêves, avec son amour immense pour ce pays, seule dans une jolie famille. Mais seule, elle l'est, comme toujours, quand il faut, du fond des mots, trouver l'histoire. Et face aux mots, toute de nuances empêtrée, il lui semble que cet été là est bien loin désormais. Elle visite, au fil des jours, les espaces traversés, en feuilletant l'album où les photos s'endorment peu à peu. Quelques unes n'ont pas trouvé leur place dans le récit, parce qu'elles marquent l'intime de l'étrange étrangère, parce qu'elles l'ont égratignée.  Qu'un néon au fronton d'un dancing vienne illuminer le sourire de la Brune, qui peut comprendre, sinon le fil curieux des pensées de l'étrange étrangère. Il y a quelque chose qui ressemble au Maroc tel qu'elle le sent. Un pied dans le monde moderne, et l'autre qui traîne dans le mythe et la légende.  Il était une fois une tortue sur une route, qui avait perdu sa salade. Et la route était boulevard, elle risquait d'en terminer avec l'existence par un roulé-boulé d'anthologie. Alors, ils ont stoppé la voiture, recueilli la tortue et l'ont remise sur son chemin, dans le sable, au milieu des herbes. Les tortue doivent vivrent autrement que malmenées par un monde qui bâtit et bétonne. L'étrange étrangère brune a ce souvenir là, le sauvetage d'une tortue, comme collé dans un coin de cervelle. L'empreinte d'un projet, la morsure d'un désir, la silhouette d'un rêve.  ... la silhouette d'un rêve. Et puis, il reste tant de bouts d'images recueillis ça et là, tant de témoignages isolés de cet été, que l'étrange étrangère, en refermant le livre, s'en est allée se perdre dans son habituel sentimentalisme, un romantisme un peu sucré, et s'est amusée à illustrer l'une des plus belles chansons qu'elle connaisse. Il y a juste à écouter... Elle rêve, la Brune, d'horizons lointains, d'aller porter son regard tendre dans bien d'autres pays. Elle rêve de rencontrer d'autres flamboyances humaines. D'autres vivances. De raconter encore.
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