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Kafka, mon amour : un chemin de vie

Posté par Fuchinran Date 29/6/2006 2:30:00

Cet article, réalisé avec toute mon admiration pour Kafka, est une immersion dans l'univers de celui qui a changé ma vision de la vie, de celui qui m'a aussi donné le courage, par moment, de me confronter à moi-même sans craindre mes doutes, sans douter de mes peurs.


"Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde."



F
R
A
N
Z


K
A
F
K
A.


Kafka est plus qu'un écrivain, c'est un homme énigmatique qui a transcendé la littérature du XXème siècle par son génie. Kafka, c'est simplement un homme humble à aimer dans sa complexité, ses vérités, les incompréhensions, qu'il suscite, ses contradictions, ses idées dérangeantes, sa noirceur et son esprit visionnaire ; peut-être aussi parce que Kafka fut toujours persuadé qu'il n'avait pas droit au bonheur et que l'accomplissement de soi ne pouvait se faire que dans l'anéantissement . C'est un Homme à admirer pour son écriture cinglante, fluide, juste et dénuée de toute hypocrisie. Si l'homme fut constamment menteur avec lui-même et se refusa à vivre, l'écrivain intransigeant vis-à-vis de son écriture fut d'une honnêteté sans faille et sans condition...


Kafka est plus qu'un écrivain au talent insaisissable et indicible, tardivement reconnu pour sa plume exceptionnelle, si âpre, cynique et lucide qui outrepassa l'esprit de son temps (les années 1900-1924), de ses lieux (Prague, Vienne...) et son existence insatisfaisante à son sens, pour livrer une conception du monde dérangeante et fascinante ; c'est un créateur à l'état pur, longtemps méconnu, dont l'esprit a failli s'envoler, avec le feu de ses mots dans quelques tas de cendres, comme il l'avait décidé, si son ami Max Brod, également exécuteur testamentaire, n'avait préféré publier ses écrits après sa mort en 1924, contre sa volonté.


Kafka était Juif, praguois de naissance se sentant à la fois sioniste -dans le sens courant du tournant du XIX-XXème siècle en Europe- et sémite par sa famille, son physique et sa judéité qu'il chercha parfois au prix de quelques révulsions ; Allemand par la culture, son éducation bourgeoise dans la zone germanophone de Prague et le choix de son mode d'expression ; Tchèque (par accident ?), sans jamais savoir ce qu'il était vraiment. Etre un Kafka signifiait que l'on devait être un conquérant, martelait son père, tandis que sa mère Julie Lowy était de ces caractères discrets, sensibles, anxieux dont il est finalement très proche. Il fut ainsi un brillant étudiant et docteur en droit par défaut pour donner satisfaction à son père. Il vécut toujours auprès de ses 3 soeurs, de son père et d'une mère à qui il était profondément attaché. Issu de la petite bourgeoisie commerçante du Ghetto Josefov, son père ne lui manifesta guère d'affection et ne manqua pas de lui reprocher d'être incapable de se marier et d'être "quelqu'un" (il rejeta avec une violence inouïe le mariage malgré plusieurs fiançailles car il se sentait incapable d'assumer un tel engagement et une vie à deux). Il accepta de demeurer simple fonctionnaire, un statut confortable ne l'obligeant pas à beaucoup travailler, jusqu'à ce que la tuberculose déclarée en 1917 l'invalide. Ce choix stratégique lui permit de consacrer ainsi toute sa vie et de mettre toute l'énergie de son corps en "débris" et de son âme dans l'Ecriture. La maladie, la souffrance et la réclusion que sa tuberculose imposa avec ses séjours forcés en sanatorium, ne firent qu'amplifier sa quête de lui, tourmentée et sanguine, névralgique et violente. Certaines de ses nouvelles, ses récits, ses lettres à Milena (Jecenska, une amie avec qui il entretint une passion brûlante mais platonique) ou son "Journal" semblent cracher tel une hémoptysie, les démons qui le hantent sans qu'il parvienne vraiment à les exorciser.

Franz Kafka a vécu à Prague pendant la plus grande partie de sa vie et cela se sent : Prague est partout dans ses mots. « De l'aveu général (celui des Pragois), habiter cette ville n'allait pas sans conséquences. Surtout parce que, dans la dernière partie du XIX' siècle, la répartition de la population était assez curieuse, tout comme la variété des langues pratiquées. » La majeure partie des habitants étaient des Tchèques pauvres parlant tchèque. L'aristocratie tchèque agonisante vivait dans les palais ruinés et parlait français. Les Allemands constituaient la minorité de la population mais la plus puissante, et qui parlait un allemand desséché. Enfin, dans la communauté juive de Prague qui constituait un microcosme dans celui de la ville, on parlait allemand. Dans ce contexte linguistique bigarré, Kafka, juif parlait et écrivit donc en allemand. Il est évident que Kafka doit beaucoup à l'emploi de cette langue bigarrée. Il l'exprime parfaitement dans ses Lettres à Milena Jesenska-Pollak, lorsqu'il lui demande de lui écrire une ou 2 lettres en Tchèque pour qu'il voit un peu comment il pourrait arriver à écrire autrement qu'en Allemand...


Toute sa vie, Kafka lutta contre lui-même ; il se jugeait étranger (à la vie ?) sans famille dans une famille pourtant omnisciente, sans patrie, à l'instar d'un déchet, d'un cancrelat, inutile au monde, ce qui lui valut l'une de ses plus remarquables oeuvres : "La Métamorphose", riche de symboliques sur son époque et peut-être plus encore annonciatrice d'une époque qu'il ne vécut pourtant pas : le nazisme. Dans cette oeuvre en particulier, on découvre à quel point K pouvait se considérer comme une négativité absolue et n'imaginer sa quête personnelle et sa survie que dans la destruction systématique de tout ce qui pourrait créer un lien trop fort, pour ne pas dire un besoin d'exister par quelque chose d'autre que Lui et les mots.

"Lorsque Gregor Samsa s'éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. Il reposait sur son dos qui était dur comme une cuirasse, et, en soulevant un peu la tête, il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler tout à fait, ne se maintenait que d'extrême justesse. D'impuissance, ses nombreuses pattes, d'une minceur pitoyable par rapport au volume du reste, papillonnèrent devant ses yeux."

La Métamorphose est l'une de ses oeuvres les plus noires. Comment se peut-il que l'on étudie une oeuvre aussi profonde au collège, alors qu'on est à peine armé pour en comprendre les concepts et les symboliques ? J'ai découvert La Métamorphose à 13 ans. Je n'ai rien compris ou du moins c'est ce que je pensais car un malaise reste une compréhension. J'ai littéralement détesté cette confrontation qui m'aurait obligée à trouver en moi des choses que je savais mais que je rejetais. J'ai eu envie de replonger dans La Métamorphose après mon passage à Prague, à une époque d'ébranlement personnel. J'y ai trouvé la force de croire encore que j'avais un sens. Outre la leçon d'humanité, j'en ai gardé des images jaillissantes d'un esprit condamné à ne pouvoir faire un choix - lui-même n'étant rien. Ce ne sont pas comme pour Le Château des images de Prague, ses petites rues sinistres du ghetto, le château sombre dominant la ville, le côté glauque d'une capitale partagée dans sa culture, par son histoire et par ses gens. La Métamorphose, c'est peut-être la meilleure représentation que Kafka avait de lui-même. Une réflexion incontournable sur l'être et son utilité. L'insecte ne doit pas être dessiné, représenté…Car il est voué à n'être que "ça : "devant ce monstre, dit la sœur, je n'ai pas l'intention de prononcer le nom de mon frère." Et un peu plus loin, la femme de service découvrant son cadavre s'écrit : "Venez voir un peu, c'est crevé ; c'est là, par terre, complètement crevé."

Dans La Métamorphose, la chose en quoi se transforme Samsa est une chose inhumaine, innommable, irreprésentable ou seulement ébauchée. Mais que peut-elle alors symboliser, si ce n'est sûrement, par delà l'auto dévalorisation de l'auteur, ce qui vient rappeler la vanité de ceux qui l'entourent ? On pourrait retrouver en peinture le même type d'analogie que celle de la Métamorphose dans les Ambassadeurs, célèbre tableau du peintre Hans Holbein le jeune, où "l'énigmatique forme allongée se révèle être, par changement de perspective, une tête de mort...". Où la métamorphose viendrait rejoindre alors l'anamorphose ...


De son maître Flaubert, il retint l'essentiel de ce qui a marqué les choix de son oeuvre : "La métaphore est ce qui me fait désespérer de la littérature." Dans sa recherche des mots justes dont il était constamment insatisfait, des mots précis, solides, acérés et dans son rejet des approximations, des métaphores et des euphémismes, son imaginaire devait préfigurer toutes les turpitudes et les vrombissements du XXè s ou peut-être même d'un monde universel à travers les temps qui s'écoulent... Sa détermination à écrire est néanmoins le signe constant de toute son ambivalence, des désirs inextricables auxquels il faisait violence et de cette idée du bonheur qu'il s'employa à repousser -autant que le bonheur lui-même -, car il ne s'en jugeait pas digne. Le mariage, plus que tout peut-être, le terrifiait autant qu'il lui donnait l'impression de l'obliger à perdre le sens de sa vie et de son Ecriture.




ATTIRANCE.

Kafka ne se contenta pas, toute sa vie durant, de jouer au chat et à la souris avec les femmes. Par ses lettres, ses oeuvres, ses doutes et ses angoisses, il mit aussi au point des stratégies diaboliques, centrales dans sa vie et sa littérature, qui consistaient à tenter d'imposer son emprise sur les femmes pour s'emparer du pouvoir qu'il leur prêtait, tout en les rejetant, avec autant de violence possible car il se sentait incapable de les rendre heureuses et surtout leur demandait l'impossible. Chaque fuite fut comme une manière de conjurer la peur panique qu'il avait à les approcher. Pourtant, Kafka semblait un homme au charme certain si l'on s'en réfère aux photos que l'on en a. Il avait ce type de beauté, propre et particulièrement exceptionnelle, à mon sens, accentuée par la noirceur de ses traits saillants, la froideur de son physique chétif et de sa maigreur, la profondeur de son regard pénétrant, brillant et lucide. Plusieurs femmes ponctuèrent et illuminèrent sa vie, presque toutes juives d'origine ou par adoption, ce qui lui fit dire que le Judaïsme avait sûrement compromis pour lui toute possibilité de vie conjugale, devenue inconciliable avec sa dévorante passion pour l'Ecriture.


ERRANCES.

Ces femmes, ce furent Ottla, sa soeur chérie à qui il écrivit de magnifiques lettres mais avec qui il n'était pas besoin de parler pour qu'ils se comprennent immédiatement ; Felice, admirable fiancée condamnée sur l'autel des peurs de Kafka face à l'engagement ; des inconnues de passage comme la dame du lac ; Julie Wohryzek, fille d'un modeste cordonnier qu'il entreprend d'épouser et qui occasionne la violente brouille avec son père (la même qui lui inspira "Lettre au Père") ; Milena, la complice intellectuelle et inaccessible ; Dora, la fidèle compagne des derniers instants qui fut davantage son infirmière que son amante. La solitude, la frustration, l'angoisse, la culpabilité sont présentes dans l'ensemble de son œuvre. Comme Kierkegaard, qu'il a beaucoup lu, Kafka fait de l'angoisse l'expérience fondamentale de l'homme.




SENTENCE.

Kafka rencontra Felicia Bauer en 1912 et entretint une très longue correspondance avec elle jusqu'en 1917 où il rompit leurs fiançailles. L'une des dominantes de la vie de K fut l'incapacité à s'engager, il se trouva pris entre son besoin vorace d'écrire, son travail ennuyeux de bureaucrate et son sentiment de ne pouvoir vivre une relation avec quelqu'un sans sacrifier l'écriture. Incapable de se marier avec Felice (malgré 2 fiançailles) dont il se sépare définitivement peu de temps avant qu'on lui diagnostique sa tuberculose, incapable de renoncer à elle, elle lui inspira des réflexions magnifiques comme celles que j'ai retenues ici et l'on peut dire, sans trop s'y risquer, que cet amour passa a la postériorité davantage par la beauté des lettres qui le confectionnèrent que par la réalité de l'amour vécu puisqu'ils ne séjournèrent ensemble que quelques semaines à Marienbad en 1916 !


ABANDON.

"La bête arrache le fouet au maître et se fouette elle-même pour devenir maître, et ne sait pas que ce n'est pas là qu'un fantasme produit par un nouveau noeud dans la lanière du maître."

"Théoriquement, il existe une possibilité de bonheur parfait : croire à ce qu'il y a d'indestructible en soi et ne pas s'efforcer de l'atteindre." [Préparatif de noce à la campagne]

Affligée par le rejet de K, Felice partit pour les Etats-Unis où elle finit par se marier et fonder un foyer heureux. Car tout l'art, horrible à ses yeux et pourtant si essentiel de K, c'est de vivre son amour par les mots plus que par la conjugalité qu'il rejette violemment puisqu'il la juge inadéquate pour vivre pleinement et éprouver l'Ecriture... Son histoire d'impossible engagement avec Felice lui inspira surtout une superbe oeuvre : Préparatifs de noce à la campagne que je vous recommande pour mieux cerner le rapport de Kafka à l'amour et aux femmes.


"Les questions qui ne se donnent pas de réponse elles-mêmes en naissant n'obtiennent jamais de réponse." [Journal]

"Extérieurement nous allons paisiblement côte à côte, mais pendant ce temps-là l'air qui nous sépare est sillonné d'éclairs comme si quelqu'un le fendait continuellement à coup de sabre." [Extrait de Lettres à Felice]

Si seulement on réalisait que la solitude à deux n'est pas une condamnation, mais une façon de se trouver soi par soi-même et non par l'Autre...




RENONCEMENT.

"Celui qui, vivant, ne vient pas à bout de la vie, a besoin d'une main pour écarter un peu le désespoir que lui cause son destin -il n'y arrive que très imparfaitement-, mais de l'autre main, il peut écrire ce qu'il voit sous les décombres, car il voit autrement et plus de choses que les autres, n'est-il pas mort de son vivant, n'est-il pas l'authentique survivant? Ce qui suppose toutefois qu'il n'ait pas besoin de ses deux mains et de plus de choses qu'il n'en possède pour lutter contre le désespoir."


D'aucuns verront chez Kafka une écriture du désespoir. Chaque mot apparaît comme une névralgie. Il tombe avec une brutalité minutieusement calculée comme un couperet. Plus encore comme la lâme qui tranche la tête du condamné. Mais tout n'est qu'illusion : les mots ne sont peut-être qu'une manière de fuir ce que l'on est ou ce que l'on voudrait être... Une complaisance de plus que les lâches utilisent pour trouver encore le courage minimal de se donner un sens : Kafka n'a de sens que dans l'Ecriture. Comment être autant au coeur des choses et des idées les plus asphyxiantes tout en ayant cette espèce de conscience aiguë du sens des êtres qui se mêle finalement à la latence dans la vie réelle ?


"- C'est de moi que tu veux savoir ta route ?
- Oui, dis-je, puisque je ne peux la trouver moi-même.
- Renonces-y ! Renonces-y ! dit-il en se détournant d'une pièce comme ceux qui veulent rire tout seuls."

"Pourtant il m'est interdit de retourner en arrière, une telle perte de temps, un tel aveu me seraient insupportables. Comment dans cette vie brève, hâtive, qu'accompagne sans cesse un bourdonnement impatient, descendre un escalier ? C'est impossible ! Le temps qui t'est mesuré est si court qu'en perdant une seule seconde, tu as déjà perdu ta vie entière, car elle n'est pas plus longue, elle ne dure justement que le temps que tu perds ! T'es-tu ainsi engagé dans un chemin, persévère à tout prix, tu ne peux qu'y gagner, tu ne cours aucun risque; peut-être qu'au bout t'attend la catastrophe, mais si dès les premiers pas tu avais fait demi-tour et si tu avais redescendu l'escalier, tu aurais failli dès le début, c'est plus que probable, c'est même certain. Ainsi ne trouves-tu rien derrière ces portes, rien n'est perdu, élance toi vers d'autres escaliers ! Tant que tu ne cesseras de monter, les marches ne cesseront pas; sous tes pieds qui montent, elles se multiplieront à l'infini !"

"Là-dessus je repris l'escalier. La descente fut plus pénible que la montée; et pourtant la montée elle-même n'avait pas été facile.
Hélas ! Que de pas inutiles ! que de fausses manœuvres en affaires ! et il faut continuer à porter son fardeau !"




MILENA.

"Ecrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route." [Extrait de Lettres à Milena]

Cette citation est sûrement l'une des plus cruciales du recueil de lettres destinées à Milena Jesenska (prononcez Yeh-sen-shkah), une amie tchèque qui entreprit la traduction en tchèque de ses manuscrits avant que ne se noue entre eux une passion intellectuelle et spirituelle brûlante mais inachevée jusqu'à ce que la mort de Kafka en 1924 consumme le dernier espoir d'amour avec Miléna. La vie suit des méandres compliqués aux allures d'échecs, de catastrophes, de défaites grandioses et tristes comme des sanglots de géants. Cela pourrait résumer parfaitement la vie de Miléna et surtout sa relation avec Kafka. Milena a 23 ans quand elle fait la connaissance de celui qui bouleversa sa vie : K. Fille d'un brillant médecin issu d'une vieille famille pragoise, son père souhaitait qu'elle devienne la première femme médecin en Tchécoslovaquie, mais la jeune femme était beaucoup trop révoltée et meneuse pour se laisser dicter sa vie, trop attirée aussi par la littérature et l'écriture, pour s'y résoudre et cela lui valut à 19 ans, un internement par son propre père en hôpital psychiatrique. Sortie de cet enfer un an après par un ami Juif Ernst Pollak, journaliste également ami de Max Brod et de Kafka, elle l'épousa et partit à Vienne. Très vite, la jeune femme est abandonnée et trompée ; elle ferme les yeux et se lance dans la traduction d'oeuvres allemandes pour gagner sa vie. Elle rencontra presque par hasard Kafka à Merano en 1920 et découvrant rapidement ses manuscrits rejetés par toute l'intellegentsia de l'époque qui ne les comprenait pas, elle lui fit part de sa grande admiration. S'en suivirent de nombreux échanges de livres, de lettres qui aboutirent à une histoire impossible avec des rendez-vous amoureux clandestins entre deux trains. K. étant déjà malade, il se refusait à tout amour engagé. Ce n'était pas tant l'amour qu'il fuyait que l'engagement qu'il constituait et qui l'aurait privé de sa vie dédiée à la Littérature plus forte que tout dans son cœur : "L'amour, c'est que tu sois pour moi le couteau avec lequel je fouille en moi." [Lettres à Milena]. Voilà sans conteste le plus bel et douloureux aveu de cette correspondance, phrase qui marque aussi le début de la fin, le renoncement, l'impossible engagement devenu impossible Ecriture. La névrose de Kafka serait-elle d'être tout simplement aimable ? K. après ce mensonge vrai sur son amour lui explique qu'il ne pourra désormais lui envoyer que des lettres vierges de manière à ce qu'elle continue d'attendre quelque chose de lui à la poste. Elle répond "Je sais que tu me..."



RETICULES.

Le livre "Le Château" évoque leur amour avec son héros Monsieur K. , arpenteur rejeté du village où il atterrit car il est obscur, différent et tente désespérément d'arriver en un point où il ne peut parvenir. Les lettres, miraculeusement sauvées étaient envoyées par K, en poste restante sous le nom de Krammer : cela explique qu'elles ne furent jamais trouvées par les Allemands, contrairement à celles qu'il adressa à Dora Diamant, sa dernière compagne, qui furent retrouvées en 1933 et détruites. Milena conserva ses lettres précieusement, mais renvoya à Max Brod ses manuscrits et son journal, à la mort de K. Dans Lettres à Milena, on découvre des lettres d'amour chargées des marques de l'espace et du temps de l'époque. Riches d'expériences, d'anecdotes, envahies de doutes, d'angoisses si caractéristiques de l'homme et de l'auteur Kafka, ces lettres sont des témoignages d'amour vibrants qui sont à apprécier pour leur profondeur puisqu'elles incarnent, presque charnellement, la passion brûlante de deux êtres qui se sont à peine connus et vus entre deux trains, intensément découverts, apprivoisés et aimés par les mots qui rapprochaient leurs maux.


"Comme j'aimerais expliquer le sentiment de bonheur qui m'habite de temps à autre, maintenant par exemple. C'est véritablement quelque chose de mousseux qui me remplit entièrement de tressaillements légers et agréables, et me persuade que je suis doué de capacités dont je peux à tout instant, et même maintenant, me convaincre en toute certitude qu'elles n'existent pas." L'incertitude, toujours au rendez-vous de chaque coin du paysage intérieur de Kafka, retarde de manière décisive l'avènement de l'acte créateur.", confie-t-il dans son Journal.


Kafka a souvent lié notamment dans "Journal", la vie à un désastre absolu. Le Château est la confrontation ultime de Kafka à l'Ecriture, à sa Vie, à sa conception du monde. C'est sans doute son chef d'oeuvre, le sommet de son oeuvre mais sachant combien Kafka détestait l'emploi de termes superflus, je me contenterais de dire que c'est son Oeuvre la plus aboutie et profonde, même si elle fut inachevée puisque Kafka mourut très peu de temps après l'avoir entreprise. Dans le Château, au travers de personnages irréels, de situations aussi fantastiques qu'impossibles, d'un héros K. très proche de ce que devait être Franz Kafka désireux d'atteindre coûte que coûte la destination qu'il s'est fixée en dépit des obstacles et des rejets qu'il subit du fait de sa différence, on retrouve surtout tous les thèmes qui ont ponctué l'immense oeuvre de ce génie visionnaire. S'y lisent allégoriquement et oniriquement, la culpabilité, de l'errance, de la quête, de l'impossibilité d'être pour l'homme et pour la littérature.

Illustration symbolique et sans espoir de l'amour qu'il avait pour Milena Jesenska, de la répulsion-admiration qu'il éprouve pour son père, figure tyrannique et obsessionnelle qui envahit ses textes et de son rejet de la bureaucratie méprisante, Kafka déploie une écriture fluide, sombre qui rejoue les inextricables angoisses de l'Homme qu'il était. D'ailleurs, on suit le thème récurrent peut-être le plus cher de Kafka, celui de l'impossible choix entre la vie et l'art, incarné dans la propre biographie de l'écrivain par l'incompatibilité entre la vie conjugale et l'activité littéraire. Car Kafka avait choisi comme K. de vouer sa vie à la Littérature - tout ce qui n'était pas littérature lui semblant stérile, trop limité - et l'a érigée comme centralité dans chacun de ses choix et de ses mots, on découvre le goût du mot "juste" ...

Vivre ou écrire, ce paradoxe insoluble devient la seule réalité existante aux yeux de Kafka. Il l'illustre en manipulant insidieusement le mensonge et la subversion et en déléguant à ses personnages la double fonction de victimes et de fauteurs de troubles. N'écrivit-il pas d'ailleurs : "Il est difficile de dire la vérité car elle est vivante et elle a un visage qui change avec sa vie." Ou encore dans la Métamorphose, : "L'aveu et le mensonge sont identiques, pour avouer, on ment et le mensonge est aussi vital que la respiration pour exister. Ce que l'on est, on ne peut l'affirmer puisque justement l'on est, on ne peut que communiquer ce que l'on n'est pas, c'est à dire le mensonge." La force subversive de ses textes réside dans le jeu entre la vérité apparente et le mensonge réel. Parce que le mensonge est le vrai ... "La véritable réalité est toujours irréaliste", il en résulte un effet comique particulièrement destructeur. Le Château, mieux que le Procès, incarne l'impossible aboutissement, le renoncement, la recherche vaine d'une voie qui n'existe peut-être que dans l'esprit de celui qui y croit plus fort que la réalité qu'il n'accepte pas de voir ...





CONFRONTATION.

Dans toute l'oeuvre de Kafka, ponctuée de ses angoisses et de ses ténèbres intérieurs, apparaissent plusieurs thématiques récurrentes : la famille et son oppression conjuguée à un amour féroce et parfois un manque total de communication et de compréhension réciproque, le mariage dont il a fait sa hantise, son travail de fonctionnaire dans une administration qu'il abhorrait et son sentiment de n'être rien, apatride, étranger et animalité. Du moins est-ce mon sentiment. « Lettre au Père met en jeu, mesure, jauge, extériorise la force de l'autre, du Père, de l'absent. La figure du père ouvre et ferme le chemin, encercle, fige." Kafka a porté un regard dérangeant sur le monde qui l'entourait. Ses rapports avec sa famille et particulièrement son père ont gravité dans tous ses écrits comme une obsession, une recherche déjà vaine d'atteindre le noyau mystérieux de leur relation. Il a écrit tout ce qu'il ressentait pour ce Père, figure carnassière, figure de terreur, de peur, de doute. Balançant du fatalisme à l'amertume, en enchaînant leurs incompréhensions, leurs craintes, leurs doutes, leurs rancoeurs, leurs non-dits quasi indescriptibles même avec la géniale et coulante écriture de Kafka, leurs attentes réciproques et toujours décalées ou avortées... 80 pages d'une violence extrême pour livrer des sentiments d'une force incroyable qui remuent tout lecteur avec toutes ces nécessités et ces sous-entendus, ces émotions inavouées en filigrane... « Lettre au Père » « devenue monologue, développe la formidable présence du père qui habite littéralement K et ne peut s'écrire qu' à partir de son absence. Espace expérimental plus que spectacle où l'acteur est confronté à l'absent, adversaire qui suscite le monologue. Cette mise en jeu de l'absence laisse l'espace vide qui devient l'enjeu.... L'apparente transparence de la lettre est troublante. Où sont les mensonges, les ruses, où est la sincérité, la vérité. Peu importe les variations, les détours, les exagérations. Il faut livrer la lettre en toute innocence et laisser entendre l'énormité et l'absurdité de cette tâche. Pour le lecteur s'ouvre alors un espace de jeu qui n'est plus régi, provoqué, par les codes, les convenances, les lieux communs, mais par la puissance du langage." Malgré la noirceur de son écriture, les phrases interminables entrecoupées de parenthèses permanentes et le côté glaçant de ses pensées, ce témoignage d'amour-haine reste un monologue incontournable dont les idées et les sentiments ne peuvent que marquer le lecteur (à jamais ?)...



"Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j'essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension." "En considérant ma manière d'expliquer la peur que tu m'inspires, tu pourrais répondre : Tu as démontré trois choses : premièrement, que tu es innocent, deuxièmement, que je suis coupable , troisièmement, que par pure générosité , tu es prêt non seulement à me pardonner mais encore - ce qui est à la fois plus et moins facile à prouver et à croire toi même, à l'encontre de la vérité, que je suis également innocent. Ou je me trompe fort ou tu utilises encore cette lettre elle-même pour vivre en parasite sur moi."



Kafka condense les anxiétés du siècle dans de grotesques images profondément imprégnées d'associations culturelles, quoique réellement nouvelles dans leur conception: le tribunal, le château, la machine à torture, l'homme-cafard, l'artiste dans la faim. Dans ces emblèmes visionnaires, il synthètise nos continuels dilemmes: bureaucratie et barbarie, capital et dépenses de l'âme, patriarcat, volonté éperdue de transcendance et absolutisme de l'amour (celui de l'Ecriture ne pouvant être combattu par aucun autre). Mais surtout, l'auteur se livre à un combat incessant entre lui, son corps et son esprit. Cousue de monologues, de fictions, de rejets ou de tentatives de choix toujours avortés, cette lutte est perdue d'avance si l'on en croit son souhait que ses mots ne lui survivent pas ... Dans cette carcasse lâche et pourtant guerrière malgré elle, creusée par l'incapacité d'agir, l'esprit brillant de K. a triomphé en traversant les décennies. Il nous ouvre à nous-mêmes. Quand la défaite devient Victoire...



Qui est Kafka ?

Un homme solitaire et marginal ? Un héros de l'Absurde ? Une métaphore de la quête sans fin d'un homme égaré dans un labyrinthe sans issue ? Un univers fantastique, parfois insoutenable et si rigoureusement vrai ? Une auscultation impitoyable ou une plongée à l'intérieur du monde animalier, dont l'homme est le premier animal ? Des obsessions de la mort, de la destruction qui rongent un monde onirique maladif ? Des contradictions déchirantes dans une synthèse de textes profondément humains où l'individu s'est condamné malgré une extraordinaire vitalité, un imaginaire noir, passionné et un humour mordant à des angoisses existentielles qui mettent en déroute toute logique et subvertissent le rationnel ? Tout à la fois évidemment. C'est avant tout le refus de la sécurité. C'est un homme qui n'a cessé de chercher, sans répit et au prix de ses doutes et de ses obsessions dévorantes, le sens de sa vie et de son être dans l'Ecriture.


Pour découvrir Kafka, je vous suggère "KAFKA Récits, romans, journaux" qui pour 23€ vous offrira l'essentiel de son oeuvre.



Mieux que par mes mots de néophyte, vous pourrez découvrir l'écrivain et l'analyse faite de sa vie et de sa littérature par Ernst Pawel dans "Franz Kafka ou le cauchemar de la raison", admirable ouvrage qui explore le "cauchemar kafkaïen du jour et de la nuit", la biographie de Max Brod son plus proche ami qui offre un hommage intimiste manquant un peu de recul dans certaines analyses et créant ainsi des angles morts dans la restitution de sa vie puisque ce dernier passe notamment sur l'histoire de K et Milena avec qui il entretenait des rapports quelque peu jaloux et tendus. Enfin, l'oeuvre la plus connue sur Kafka reste celle de Pietro Citati, si vous voulez découvrir une biographie intime, pointue et passionnée ! Il montre comment Kafka, persuadé d'être pire qu'un animal ou un objet "abandonné dans la soupente de sa geôle intérieure", a débattu avec ses démons et à laissé autour de sa mémoire et de ses mots, hemorragiques, l'angoisse et la survie de la voie qu'elle lui désignait. Citati réussit l'exploit de nous faire rêver...



Que ces lignes vous communiquent l'envie d'aller au-delà de Kafka, rebutant pour la difficulté que l'on a à l'appréhender, afin de découvrir les multiples visages de l'énigmatique Franz, l'homme-écrivain, amoureux de mots qu'il était capable dans le même temps de haïr pour leur faiblesse et leur impuissance ; l'auteur qui a érigé l'Ecriture comme centrale dans sa vie, au point d'en imaginer jusqu'à la destruction. Il y a dans tout ça une grande partie de moi, mais l'avantage, c'est que je peux toujours dire que je parlais de quelqu'un d'autre qui a guidé mes pas dans un nouveau monde : celui de moi-même.


Merci.




P.S :

Entre séquestration, névroses, obsessions, culpabilités, procès et combats perdus d'avance...

Moi, j'ai en tout cas choisi le parti de la Vie...




NB : Il m'a fallu 29 ans pour trouver les bonnes questions ; il me faudra toute ma vie pour trouver peut-être la bonne route, mais je sais au moins que je me suis (re)trouvée.


"La fréquentation des hommes induit à s'observer soi-même."

"Examine-toi à l'aune de l'humanité. Elle fait douter celui qui doute et donne la foi au croyant".

"Le devoir à faire, c'est toi. Pas un élève aux alentours."

"Quelle joue prendre au monde, si ce n'est y trouver refuge?"

"Quand je dis quelque chose, cette chose perd définitivement son importance, quand je la note, elle la perd toujours aussi mais en gagne parfois une autre".

"La croissance de l'homme ne s'effectue pas du bas vers le haut, mais de l'intérieur vers l'extérieur".



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