Parce qu'ils vivent dans le temps, conscients de leur mortalité, les humains ont besoin de sentir que leur existence est dotée de sens. Pendant la majeure partie de l'Histoire humaine, ce sens leur venait de la certitude d'occuper dans le monde la place qui leur revenait.
Le Malin Parce qu'ils vivent dans le temps, conscients de leur mortalité, les humains ont besoin de sentir que leur existence est dotée de sens. Pendant la majeure partie de l'Histoire humaine, ce sens leur venait de la certitude d'occuper dans le monde la place qui leur revenait. Une hiérarchie n'est pas forcément humiliante; si tous les membres d'une société se disent que "les choses sont ainsi" depuis les temps immémoriaux, tous y trouvent leur compte. Dans les sociétés de chasseurs-collecteurs, les femmes s'occupent de la cueillette, de la cuisine et des enfants; les hommes sont chasseurs, soldats et prêtres; même si mythes et légendes exaltent de préférence les activités viriles, cet état de choses n'a rien de dévalorisant pour les femmes. Celles-ci savent leur rôle primordial; savent aussi que, moins impliqués qu'elles dans la procréation, les hommes cherchent toujours à "se faire valoir". Mais, semant la zizanie dans toutes ces évidences, a débarqué le Malin. Il n'a pas débarqué soudainement, comme dans les romans d'aventures. Non, il a débarqué progressivement, çà et là, un peu ici puis un peu plus là, dans le sillon de la pensée d'abord stoïcienne puis chrétienne. N'empêche, le bouleversement qu'il a provoqué est radical. Le Malin s'appelle: individu. Les droits de l'individu. Jamais la nature n'avait rien imaginé de tel. Au contraire: l'idée de l'individu n'a pu naître que dans des esprits désireux de s'arracher à la nature. Qui a décrété que les êtres humains étaient égaux en droits? Des hommes, se servant parfois de leur dieu comme mégaphone. Dans un premier temps, ils ont estimé que ce principe nouveau, scandaleux, révolutionnaire, ne s'appliquait qu'à ceux-là mêmes qui l'avaient inventé: les mâles riches, instruits et privilégiés; l'élite en somme. Le problème qu'engendre la notion de l'individu est celui de l'égalité. Il est certes possible de vivre sans; mais, si l'on invente rationnellement un principe, il faut s'y tenir rationnellement. La brèche était ouverte. Le ver était dans le fruit. Et, logiquement, une fois que le ver était dans le fruit, ça s'est mis à grouiller. Qui avait droit à ce droit? Peu à peu, la notion de l'individu s'est étendue pour inclure non seulement les mâles instruits mais aussi les paysans, les ouvriers, et enfin, après d'énormes résistances (y compris, souvent, de la part des intéressées), les femmes. Oui, à leur corps défendant, les humains de certains pays ont été amenés à formuler l'idée que même les femmes pouvaient prétendre aux droits de l'homme. C'est parce que les humains sont devenus affamés d'égalité qu'éclatent, à l'âge moderne, de graves conflits entre les sexes. Tout cela est incroyablement récent, et il faudra attendre longtemps avant que ne se transforme le jeu de regards mis en place par les primates de la préhistoire. Les atavismes perdurent Depuis quelques décennies, et pour la première fois dans l'histoire de la planète Terre, une espèce animale a réussi à séparer radicalement sa sexualité de sa reproduction. Il va de soi que j'approuve cette révolution et que j'en profite; pour autant, elle ne fait de nous ni des dieux ni des robots, et est loin de nous libérer de tout déterminisme biologique. Ce n'est pas en cinquante petites années (ni en cinquante mille) que l'on transforme les gènes! Même si une fraction croissante de l'humanité choisit de ne pas procréer, Homo sapiens demeure une espèce animale programmée comme toutes les autres pour se reproduire et, que cela nous plaise et nous flatte ou non, nos comportements sont infléchis par cette programmation. En nous, pour nous, mille facteurs décident à notre insu. Par exemple, c'est très spontanément et sans réfléchir que nous trouvons "dégoûtante" l'odeur de la merde, mais cette perception n'a rien d'objectif (les mouches trouvent la même odeur irrésistible); c'est que notre cerveau a évolué pour nous faire fuir des molécules qui représentent un risque pour notre santé. Inversement, si nous trouvons délicieuses les sensations que procure la copulation, c'est que cette activité permet à nos gènes de se reproduire. La beauté humaine n'est pas non plus une donnée en soi; un chien trouvera plus beau le visage du vieux clochard qui le nourrit que celui de n'importe quel top model. Les critères traditionnels de la beauté féminine, ceux auxquels on fait allusion en dessinant avec les deux mains les courbes de la "nana sexy" (gros seins, taille fine, larges hanches), sont au départ, tout comme la peau lisse et sans rides, des signes de jeunesse et de bonne santé, donc de fécondité. "Mais enfin, s'exclameront certains lecteurs hommes, la dernière chose à laquelle je pense quand je mate une fille c'est à la mettre en cloque!" Voilà l'orgueil humain: naïvement, et avec la meilleure foi du monde, nous sommes persuadés de savoir ce que nous faisons et de faire ce que nous voulons. En approchant une guenon pour copuler avec elle, le chimpanzé non plus ne songe pas aux rejetons qui résulteront de cet acte. Il ne se dit pas: "Tiens, voilà une bonne guenon aux gènes qui pourraient avantageusement se combiner avec les miens." De même, les hommes qui fréquentent des boîtes de nuit avec lap dancers, ces jeunes danseuses quasi nues qui viennent se trémousser sur leurs genoux, seraient étonnés d'apprendre qu'ils donnent dix fois plus de pourboires aux filles en période ovulatoire. Bien que nous adorions croire notre volonté toute-puissante, nous sommes loin d'être le "nous" que nous pensons être, et ne comprenons qu'imparfaitement les mobiles de nos propres actes. |