La bêtise rigolote Au départ, une information minuscule: la relative déconfiture du "Grand Journal" de CANAL + dont l'ambiance est en baisse. Au premier abord on s'en contrefiche et c'est un tort.
La bêtise rigolote Au départ, une information minuscule: la relative déconfiture du "Grand Journal" de CANAL + dont l'ambiance est en baisse. Au premier abord on s'en contrefiche et c'est un tort. Ce recul d'audience traduit d'abord un ébranlement de l'air du temps, un syndrome post bling-bling. La souffrance sociale qui pèse sur nos démocraties comencerait -enfin!- à rendre indécente cette "info galéjade" avec paillettes, nunucheries et questions idiotes. Mais CANAL + n'est pas seul en cause. C'est toutes chaînes confondues qu'une assourdissante rumeur promeut quotidiennement la bêtise rigolote. Une immense farce colonise l'espace audiovisuel, rendant la bêtise quasi hégémonique. C'est chose très sérieuse. On songe à une remarque de Gilles Deleuze dans Qu'est-ce que la philosophie? : "La honte d'être homme, nous ne l'éprouvons pas seulement dans des conditions extrêmes décrites par Primo Levi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité qui hantent les démocraties, devant la propagation de ces modes d'existence et de pensée pour le marché". Tous ces bavards au verbe creux sont les hommes-sandwiches de la machine publicitaire. Ils sont appointés pour ameuter le chaland et pousser doucement le pousseur de chariot vers la tête de gondole. La bêtise télévisuelle est sournoisement stratégique. Il faut anesthésier l'auditeur pour mieux lui faire les poches. Tout cela passe une promotion méthodique des "comiques" très utiles pour capter l'attention du citoyen en le détournant de l'essentiel. On lâche les humoristes sur les politiques comme les beaufs lâchent leurs chiens sur l'intrus désarmé. En avril, François L'Yvonnet publiait un petit livre intitulé Homo Comicus ou l'intégrisme de la rigolade chez Mille et Une Nuits. Il y dénonçait l'hégémonie des humoristes, devenus "maîtres à penser" d'une époque qui n'a plus de pensée. Mais L'Yvonnet ne se contentait pas de contester seulement une toute-puissance médiatique. Il reprochait aussi et surtout aux "comiques" de se grimer en courageux dissidents alors qu'ils ne sont que les serviteurs zélés de la société marchande. Le pire est l'effet dévastateur au sein des équipes de radio qui peinent tant à requinquer l'audience quand un comique de service y parvient en quelques minutes de calembredaines. La musique, la culture, le reportage? Oui d'accord mais d'abord les farceurs patentés. Les chiffres sont là coco!... Au total, cette bêtise rentable n'est pas si rigolote. Poussée jusqu'au bout, elle prépare aux futures trahisons. Rappelons-nous Bernanos, en 1946 dans sa Lettre aux Anglais. La bêtise, disait-il fort justement, encourage les "lâches dans leur ruée vers la servitude"... D'après Jean-Claude Guillebaud, résumé de sa chronique du Nouvel Observateur, 7 juin 2012, page 46. |