Oubliez ce que vous avez lu ou entendu sur le dernier bouquin d’Eric Zemmour « Mélancolie Française » Les critiques n’ont été le plus souvent inspirées que par le dernier chapitre polémique sur la vague migratoire des dernières décennies ou plus sournoisement encore, par attaques dont il est actuellement l’objet de la part de tous les curés du politiquement correct. (1)
Zemmour nous propose une vision synthétique de l’Histoire de France, comme avant lui Alain Minc dans Une histoire de France ou Max Gallo dans L’âme de la France. Minc nous présentait la France comme une Angleterre ratée, Gallo comme une glorieuse exception souvent trahie par ses élites, Zemmour la voit comme l’héritière authentique de l’empire romain, chargée à ce titre d’unifier, de pacifier et de civiliser toute la partie occidentale du continent, sous la férule d’un Etat centralisé, égalitaire et assimilateur.
La France héritière de l'Empire romain d'occident
Nostalgique de l’époque gallo-romaine puis de l’empire carolingien, la France aurait toujours fonctionné sur un modèle impérial. L’Etat s’y est développé depuis le bassin parisien sous la monarchie avant de s’étendre progressivement à toutes les provinces françaises qu’il a “assimilées” patiemment, puis de se projeter jusqu’au Rhin avec la révolution, pour gagner toute l’Europe sous Napoléon. L’apogée de la construction nationale française pour Zemmour, c’est cette France des 130 départements de Hambourg à Turin, superpuissance de son époque et porteuse d’un projet émancipateur à vocation universelle. L'empire franc à la mort de Charlemagne
La « Mélancolie Française » est malgré tout un livre d’histoire et non un essai politique sur l’identité nationale, ce que certains regretterons peut-être. Le livre souffre certainement de problèmes de construction, comme si l’auteur emporté par ses connaissances et sa passion pour l’Histoire avait laissé sa pensée se dérouler librement, tantôt pour suivre le fil chronologique, tantôt pour opérer des parallèles entre différentes époques, tantôt pour porter sur appréciation critique sur telle ou telle page de notre roman national. Ce foisonnement de faits et d’analyses risque d’ailleurs de perdre en chemin les lecteurs qui ne seront pas des férus d’histoire. J’avoue avoir eu besoin de m’accrocher jusqu’à ce que l’ouvrage en arrive à la période récente où j’ai pu retrouver quelques repères. N’ayant aucune capacité de discuter les interprétations historiques proposées par Zemmour, je me concentrerai ici sur la thèse politique du livre, qui m’a semblé à aussi passionnante que fertile. Au risque de surinterpréter quelque peu la thèse de l’auteur, je voudrais ici rendre compte de ce que j’en ai compris. Commençons par ce que l’on sait déjà : La nation française n’est pas un peuple au sens ethnique du terme, ni un ensemble culturel ou linguistique. C'est une construction politique fabriquée par un Etat centralisé et unificateur. On sait également que les valeurs anthropologiques du centre historique de la France sont de nature libérale-égalitaire, ce qui produit une croyance en l’homme universel. La conclusion que Zemmour tire de ces caractéristiques et qu’il déduit de son histoire est que cet ensemble de facteurs confère au projet national français un caractère impérial. La France, soit directement par son Etat, soit par ses valeurs, a vocation à rayonner largement au-delà de l'hexagone, concept que Zemmour récuse en le qualifiant de « moignon ensanglanté » Pour lui, la construction politique française avait vocation à embrasser toute la rive gauche du Rhin jusqu’aux Pays Bas et tout le nord de l’Italie. Ce projet a pris fin à Waterloo avec le démantèlement de l’empire napoléonien et le retour aux « frontières naturelles » C’est à partir de là que Zemmour date le début de la crise de l’identité nationale et le déclin français.
L'empire napoléonien en 1811
La pulsion impériale ne pouvait plus s’exercer directement par les conquêtes territoriales, (mis à part l’aventure coloniale qui a donné lieu à un empire de substitution) devait s’exprimer autrement. L’impérialisme français étant fondé sur un universalisme intégrateur et pacificateur et non sur une volonté de domination s’appuyant sur un sentiment de supériorité, a pu au cours de l’histoire prendre des formes « xénophiles », soit en recherchant des modèles à l’étranger, soit en se mettant directement au service de la puissance dominante sur le continent : l’Allemagne dans les années 30 et sous l’occupation ou les Etats-Unis depuis l’après guerre, jusqu’à aujourd’hui. La construction européenne est un cas d’école car elle a successivement fait appel aux deux formes de l’aspiration française à l’Empire. Dans un premier temps, pendant la période de « renaissance gaulliste » les élites françaises d’Etat ont pu voulu se servir de l’Allemagne vaincue comme d’un levier d’archimède pour renouer avec la nostalgie gallo-romaine et le rêve d’une « France en grand » qui s’étendrait à l’Allemagne occidentale et à l’Italie. L’Europe des six était un projet impérial de type purement français. Il devait accoucher sur une construction étatique puissante, conduisant des politiques communes fortes, gérées par une technostructure efficace (une spécialité française) et ayant vocation à devenir une puissance géopolitique mondiale. Cependant, à force d’élargissements et sous l’influence de l’idéologie libérale venue du monde anglo-saxon, le projet européen a progressivement échappé à la France et à son modèle politique, comme l’illustre l’abandon progressif de la préférence communautaire (forme moderne du blocus continental) pour un projet libre échangiste. Le début des années 90 avec l’effondrement du bloc de l’Est et la réunification allemande ont marqué un point de rupture définitif avec le modèle « gallo-romain » L’Europe a pris alors la forme impériale traditionnelle allemande, celle du Saint empire romain germanique, un ensemble hétérogène et peu intégré, aux frontières floues et aux décisions lentes, ce que Zemmour appelle avec une ironie grinçante « le saint empire américain des nations germaniques » Aujourd’hui, l’Europe est un facteur de crise de l’identité nationale car l'aspiration française à l’Empire qui demeure, prend trois formes irréductibles . Il y a ceux que l’Europe frustre dans leur conception traditionnelle d’un Etat fort, intégré et ayant vocation à la domination. Ceux-là détestent l’Europe, sont nonistes, souverainistes ou protectionnistes. C’est à eux que Zemmour a du penser en évoquant la nostalgie dans son titre. Il y a ceux qui n’ont toujours pas fait leur deuil de l’Europe à la française et qui s’obstinent à croire à l’Europe fédérale à l'harmonisation sociale et fiscale ou au protectionnisme européen. Enfin il y a ceux qui ont déjà dépassé le stade européen et qui rêvent désormais de construire à l’échelle de l’occident ou du monde ce rêve très français d’un espace de paix et de stabilité universelle par la norme et la technocratie. Ceux-là ont investi les organisations internationales (Lamy, Strauss-Kahn) rêvent d’une alliance occidentale (Balladur, Sarkozy) ou d’une gouvernance mondiale (Attali, Minc …) Arrivé à ce stade dans son exposé, Zemmour a quitté son propos pour une digression malheureuse sur l’immigration de peuplement qui va changer définitivement le visage ethnique de la France à partir des années 70 et l’autorisation du regroupement familial. Il n’hésite pas à comparer cette vague migratoire avec la Chute de Rome provoquée par les invasions barbares. Je dis malheureuse, non pas pour contester le propos sur le fond par antiracisme et souci du politiquement correct (on pourra revenir sur le fond de l’affaire) mais parce que ce point était à la fois hors sujet et contradictoire avec la propre thèse du livre. Zemmour date en effet le renoncement de la France à peser sur le cours de l’Histoire en se pensant comme le centre naturel d’un Empire occidental de type gallo-romain, non pas de la vague migratoire arabo-mulsulmane mais de 1917 lorsque Pétain a préféré attendre les américains plutôt que d’insister pour vaincre une armée allemande au bord de la rupture, de 1918 avec la décision de signer l’armistice aussitôt la frontière franchie ou de la défaite de 1940 et l’armistice. La comparaison avec la chute de Rome par les invasions barbare ne tient donc pas, y compris dans la logique zemmourienne. Le livre aurait certainement gagné à se conclure sur un exercice de prospective autour de la question de savoir si la France était aujourd’hui encore, en mesure de se penser comme le centre d’un Empire autonome capable de construire un modèle alternatif à l’empire mondialiste dont le centre est à New-York, l’empire ordo-libéral bruxellois ou à l’hégémonie monétaire et économique allemande, les trois faisant évidemment système. La France est-elle désormais condamnée aux efforts d’adaptation à des modèles venus d’ailleurs ou peut-elle encore renouer avec son projet séculaire d’organiser sa propre sphère d’influence des Flandres à la méditerranée, via une construction étatique forte et souveraine, et un projet politique civilisateur à vocation universelle ? Eric Zemmour aurait pu finir son propos par une note d’espoir. Il aurait même pu prophétiser comme comme l’aurait fait Emmanuel Todd, le réveil prochain d'un projet impérial de type « gallo-romain » une fois l’empire américain définitivement déchu et que la construction impériale euro-germanique aura exposé sous le poids de ses contradictions. Peut-être le fera t-il dans une postface pour l’édition de poche. Malakine (1) A ce propos, je vous invite vivement à manifester votre soutien par tous les moyens possibles et notamment en signant cette pétition
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