La BNF rend hommage à "Madame du Châtelet : la femme des Lumières", dans la Galerie Mazarine du Site Richelieu. Gabrielle Emilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, fut l’amie et la maîtresse de Voltaire durant quinze ans, ce qui la fit connaître surtout comme femme libre et mondaine, qui sut vivre avec force toutes ses passions : ses amours galantes, ses jeux et ses études scientifiques et littéraires.
L’exposition, présentée dans le style rocaille des fêtes galantes de Watteau, nous donne à rencontrer cette première femme authentiquement savante de notre modernité. Car elle sut s’approprier des territoires si réservés par la masculinité : des sciences physiques à la géométrie, et aussi la philosophie. Certes, jusqu’à prendre même les manières excessives propres à la masculinité arrogante, mais tout en excédant, à l’autre versant, en ses parures de la plus habile séduction féminine, composée de diamants et en maquillages si exagérés, peut-être pour cacher son androgynie si énigmatique. Enfin, elle sut exprimer sa plus sûre retenue dans ses conclusions philosophiques, et en des accents très féminisants que l’on reconnaît, aujourd’hui, dans cet hommage que lui rend Elisabeth Badinter.
La dame, que Voltaire appelait "Madame Pompon Newton", fut une étrange union des contraires dans une femme toute pétrie de caprices. Si bien qu’elle provoquait le sarcasme et la critique acerbe ; et qu’on ne la découvrit, à nouveau, qu’au XXè siècle, quand l’écriture d’une histoire des femmes fut en projet, et grâce à la correspondance qu’elle tint avec Voltaire, son amant de Cirey.
Elle fut une sorte de phénomène intellectuel favorisé par une éducation libre, et au contact le plus ouvert avec les ouvrages antiques. Ainsi, on lui permit les dialogues les plus directs avec les plus grands savants de son époque. En effet, dans la bibliothèque de ses parents, le Baron de Breteuil et Anne de Froulay, Emilie put assimiler tout Virgile, et Horace et Lucrèce, ou même Locke. Dans le salon familial, elle put interroger Fontenelle sur son Entretien sur la pluralité des mondes, comme elle dut recevoir des communications de l’Académie des Sciences.
On comprend, alors, qu’elle se soit consacrée à la vie intellectuelle, jusqu’à la passion. Car elle voulait faire connaître et transmettre l’esprit des grands hommes : Leibniz, puis Newton et Maupertuis, aussi Clairaut, ou d’Alembert et Diderot. Et naturellement, elle s’est appropriée au passage cet esprit même, et toutes les sciences, sinon plus encore : leur coeur, et tout singulièrement celui de Voltaire.
Et plus encore de ses extravagances : elle était entrée au jeu de la reine, où elle jouait au pharaon et perdait beaucoup d’argent. Elle ne fréquentait pas les salons de l’époque, absente du fameux salon de Madame Geoffrin, où accouraient tous les philosophes prérévolutionnaires. Mieux : elle sut entretenir une liaison passionnée avec Voltaire durant quinze ans, entre Bruxelles et l’Ile-Saint-Louis à Paris, puis entre les châteaux de Champs-sur-Marne à Cirey en Lorraine.
Elle eut donc beaucoup d’amants considérables : le comte de Guébriand, le duc de Richelieu, puis le savant Maupertuis, enfin le plus grand, Voltaire, et son dernier petit jeune, le duc de Saint-Lambert, qui la "tua" par négligence de ses oeuvres en couches. Elle conseillait, en matière ès-amour, de souffler le chaud puis le froid, pour garder le coeur de l’aimé. Et elle n’hésitait pas à mettre en scène son plus habile faux suicide, pour parvenir à retenir son amant. On la savait très colérique et si bonne actrice de théâtre qu’elle jouait sans lasser et toujours au débotté sur la scène du théâtre de ses propres passions :" On n’est heureux que par des goûts et des passions satisfaits (...)"
Elle vécut quinze ans dans l’intimité de Voltaire, bien que mariée à un autre aussi éclairé que tolérant. C’étaient les Lumières, quoi ! Puis, Voltaire passa de Melle Gaussin à sa nièce Madame Denis, quand Madame du Châtelet s’éprit, ailleurs, à son tour, du jeune Saint-Lambert. Et malgré le tumulte qu’on devine autour de telles petites trahisons accumulées, Voltaire et Emilie restèrent amis jusqu’à la mort de la marquise en couches, le jour même où elle posa sa signature sur le manuscrit de sa traduction de Newton, qui avait rédigé en latin. Un ouvrage qui fut la seule traduction du savant jusqu’au XXe siècle. Vrai, la marquise du Châtelet fut la première femme dont un mémoire fut publié par l’Académie des sciences. Car seuls des savants pouvaient la lire, pour comprendre quelque chose, cette femme dont Voltaire disait qu’elle était la gloire de son sexe.
Demian West |