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Il y a trois sortes d'hommes, les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. Platon
Les peuples de la mer nous offre une riche histoire maritime. Parmi ce patrimoine commun, les chants de travail, que les Anglos-Saxons nomment chanteys, en font partie. Chants d'hier et d'aujoud'hui, la tradition demeure bien vivante, au même titre que les oeuvres des écrivains, des peintres de marine ou des poètes. Si surprenant que cela puisse paraître, à travers ces comptines se dévoile un pan de notre histoire maritime commune, se révèle le passé quotidien de ces rudes hommes de mer, coureurs d'océans. Sous une apparence bon enfant, écrit Jean Rolland, romancier amoureux des chants de marins, " dans leur simplicité teintée de truculence, tout au long des siècles se manifeste dans les complaintes la sensibilité pudique de ces hommes rudes façonnés par l'aventure, les combats, les découvertes, les dangers. Figures hautes en couleur, capables de prouesses extraordinaires et d'une endurance à toute épreuve". Nous pouvons déplorer que les chants de marins soient restés trop méconnus de notre culture nationale, par ailleurs fort riche, contrairement aux autres peuples qui surent entretenir ce lien de tradition qui relie le passé au présent, alors que nous fûmes la deuxième puissance maritime du monde du Grand Siècle jusqu'à Louis XVI. Et pourtant nous n'avons pas à rougir de ce passé, glorieux parfois, humble souvent, pathétique dans les heures sombres de notre histoire, mais toujours courageux. Des Phéniciens aux Grecs, des Gênois aux Vénitiens, des Celtes aux Vikings, Galiciens, Bretons, Gallois, Ecossais, Anglais, Hollandais, Français, Espagnols, Portugais ont sillonné les mers et les océans de notre planète pour découvrir, conquérir, échanger, bâtir, puis relier les hommes entre eux. Qu'ils fussent en partance sur des esquifs, embarqués sur des bâtiments de guerre, des navires marchands, ou bien qu'ils fussent aventuriers, forbans, corsaires, pirates, enflammant l'imagination de notre enfance, découvreurs d'océans, traceurs de lignes et de routes, Cap-Horniers ou Galériens des brumes de Terre-Neuve, ces laboureurs des mers ont inspiré le respect, forcé l'admiration, fait rêver des générations et suscité combien de vocations ? Qu'ils aient servi la course comme corsaires du roi ou simples matelots cinglant vers les caps et les cinquantième rugissants et osant affronter les tempêtes, qu'ils aient été grands capitaines sur les fringants clippers, ces pur-sang aux cathédrales de voiles, ou bien petits gars de la côte embarqués vers les brouillards glacés d'Islande ou encore shangaïes pour aller harponner la baleine, marins au longs cours sur la route de la soie, du gueno, du coton ou du thé, leur courage ne peut que susciter l'estime. Dans le sillage de leurs courses, les chants n'ont cessé de scander leurs éprouvantes journées de labeur, les premières notes s'égrenant dans le vent et la furie des vagues sonnaient comme ceux de Valparaiso et de San Francisco. Dans le sillage de leurs grands oiseaux blancs, autour desquels planaient les albatros, leurs rêves d'aventure se mêlaient aux embruns salés. Ainsi le chant s'imposait-il pour leur faire oublier leur condition.
La vie de ces forçats de la mer fut donc ponctuée et cadencée par des comptines et complaintes qu'ils inventèrent pour adoucir un quotidien soumis au dur labeur et, ce, du capitaine au moussaillon, car, avant tout, un bateau est un équipage. Il faut imaginer ce que pouvait être la vie à bord d'une goëlette islandaise ou d'un trois-mâts carré, d'un vaisseau de ligne, d'un trois-mâts barque, plus encore d'un quatre-mâts ! Bourlinguer sur et sous des éléments parfois hostiles, utilisant une cartographie encore imprécise, voire balbutiante, calculant une estime douteuse, cela pendant des mois de navigation. Car les campagnes duraient, au minimum, deux ans ; les familles à terre attendaient d'interminables périodes sans nouvelles. Des quarts épuisants, par bordée ou tiers pour seulement six heures de sommeil aléatoire, lorsque le vent et la mer dépassaient la force 7, rythmaient leur existence. Le plus souvent, ces hommes couchaient mouillés dans des bannettes, mais plus couramment dans des hamacs ou des bas-flancs. Parmi les thèmes des chansons qui illustreront notre propos, la nourriture reviendra périodiquement : des biscuits pleins de vers, des fayots et du lard rance...un quart de vin le jour, le boucharon de tafia pour récompenser un effort exceptionnel. Laissant là-bas la belle paimpolaise ou la rousse irlandaise, les mois défilaient. Comment tenir aussi longtemps un équipage dans la promiscuité d'une chambrée ou l'exiguïté d'un carré, lorsque les hommes étaient chahutés par la tempête et roulés de bord à bord ou lorsque les nerfs étaient mis à l'épreuve dans les calmes plats ? Comment se retrouver face à soi-même et s'isoler ? D'autant qu'il arrivait que ces hommes soient embarqués de force pour des aventures où la mort, le froid, la chaleur, les rixes, les maladies et la souffrance étaient le lot quotidien.
BANDE SONORE
Dans les shanteys anglaises, il en est une, mieux que tout autre, qui traduit la vie de ces hommes venus d'un autre monde lorsqu'ils regagnent la terre : on y retrouve le thème très proche de Jean-François de Nantes : off to sea once more. Nous nous imaginons les gars de Liverpoool, les boys, chez nous, oh mes boués, débarquant les poches pleines de guinées amassées lors de la dernière campagne et chantant cette complainte : no more, no more we go to sea, no more...avant de vider dans les pubs et les tavernes le fruit de leur campagne et de dispenser leurs largesses auprès des filles du port. Alors, bien sûr, la belle vie, la bamboche aura une fin. L'armateur ou le capt'ain qui, par hasard, traîne sur les docks profitera de l'occasion pour leur glisser leur prochain rôle d'embarquement, alors que les "sailors", avec leur dernier penny, entonneront, après une ultime pinte, ce chant pour étarquer comme disent les nôtres ( once more, once more, we go to sea once more ).
C'est à l'embarquement que le chant marin prend tout son sens, servant à rythmer les longues heures de travail à bord, remède efficace, s'il en est, contre la monotonie, quand la violence est parfois sous-jacente ; ces tableaux vivants refléteront ainsi la vie de ces hommes repus de travaux harassants.
A quand remontent les chants de marins ? Dès l'antiquité, des textes nous apportent la preuve qu'ils étaient utilisés pour rythmer les travaux des ports. Les premiers témoignages précis remontent au XVe siècle, mais dans la tradition orale française nous retrouvons des exemples de chants très primitifs ( mélopées monotones sur trois ou quatre notes) plus proches du cri chanté que du chant. Ils servaient entre autre à déhaler les navires, à compter les paquets que les dockers se passaient en faisant la chaîne, à hisser certaines voiles. Les chants de travail sont variés à bord des grands voiliers ; ils fleurissent aux XVII et XVIIIe siècle dans toute l'Europe pour atteindre leur apogée à la fin du XIXe siècle, durant lequel furent écrits les plus connus, ceux qui aujourd'hui nourrissent notre patrimoine. A l'apogée de la marine à voile, vers 1900, les grands voiliers sont de véritables cathédrales de toile. Le N'ord, par exemple, quatre-mâts barque lancé dans la rivière Clyde en 1889 mesurait 101 m et portait 6000 m2 de voilure et son grand mât culminait à 60 m. C'est, paradoxalement, le progrès technique, nous explique la revue du Chasse-Marée, qui a fortement contribué au développement des chants de marins, qui va provoquer leur disparition. La flotte de 1235 navires qu'arme la France vers 1900 va très rapidement s'éteindre. Dès 1930, les trois-mâts sont devenus rares et la deuxième guerre mondiale poursuivra cette oeuvre destructrice. St Malo conserve sa flotte de Terre-Neuvas jusqu'à la fin des années 50, le dernier trois-mâts Le Lieutenent René Guillon sera vendu à un armateur indien et quittera le quai Duguay-Trouin par une grise journée d'hiver 1955. Nous étions tristes, nous autres malouins de le voir partir, car une page se tournait inexorablement. Néanmoins, la tradition ne sera pas perdue, l'ampleur des échanges maritimes dans le monde anglo-saxon du XIXe siècle a permis l'élaboration d'un répertoire de shanteys impressionnant par sa richesse, son originalité et sa variété.
Pour quelles manoeuvres furent créés ces chants de marins ? Chants au guindeau : le guindeau étant un treuil à axe horinzontal actionné par un système de balancier, les marins poussaient alternativement sur l'une ou l'autre des bringuebales. Chants au cabestan : treuil à axe vertical actionné par des barres réparties autour du tambour central, que les matelots poussaient en marchant par groupes de trois ou quatre sur chaque barre. Chants à hisser : voile enverguée fixée à une lourde vergue horizontale, la voile se déploie au fur et à mesure que la vergue est hissée le long du mât. Avant même que l'ancre ne soit arrachée au fond, on hissait le grand foc. Ce sont des chants bien rythmés qui vont imprimer aux matelots une cadence qui leur permettra de décupler leur force. Chant à curer les runs : les marins creusaient des tranchées dans le sel de la cale pour y répartir au fur et à mesure les morues pêchées, préparées et salées. Les pelletées de chaque équipe étaient comptées par un grand nombre de courtes chansons de quatre vers. Chant à virer : au cabestan que l'on utilise en particulier pour lever l'ancre, manoeuvre fort longue et que l'on utilise également pour amurer et hisser certaines voiles et brasser les vergues. Chant du gaillard d'avant : chanson à rêver. Le gaillard d'avant est une sorte de place publique sur les grands vaisseaux à voile d'autrefois. Etant donné les risques d'incendie, il était interdit de fumer ailleurs que sur le pont supérieur. On venait y allumer sa pipe au pout de mêche gardé par un factionnaire. On y échangait les derniers potins du bord, on y racontait de bonnes histoires et, bien sûr, on y chantait.
" La chanson devient alors passerelle légère qui, le temps de quelques couplets, enjambe l'océan et permet au matelot de rejoindre le jardin de son enfance, des souvenirs et des visages familiers " - écrit Jean Rolland avec poésie dans un livre magnifiquement illustré par Pierre Joubert sur les chants marins.
N'oublions pas non plus les chants à danser, les chants des ports, les chants à ramer, les chants à pomper. Voici donc la panoplie des chants qui scandaient les manoeuvres. Ils s'utilisaient en général dans la discipline et la bonne humeur, car chacun connaissait le bien-fondé de celles-ci pour la bonne marche du navire et la sécurité des hommes, tout marin sachant d'instinct que si " la mer est un espace de rigueur et de liberté, celui qui oublie la rigueur perd sa liberté ". Maxime qui ne s'opppose nullement à la réflexion de Charles Baudelaire : " Homme libre, toujours tu chériras la mer".
Quelles sont les instruments qui accompagnent les chants ? Ecoutons les experts en la matière du Chasse-Marée : en France prime l'accordéon diatonique. Les Anglais, quant à eux, emportaient à bord violons et concertis. Sur les bâtiments allemands et italiens, on pouvait entendre de véritables orchestres. Mais, avant tout, c'est avec " la goule" que Jean le marin menait les chants de travail, les rondes, ou même les complaintes. Dans l'histoire racontée, la voix est essentielle, la musique ne servant que de support. Il ne faut pas oublier les phases à répondre où l'on répète ce que dit le meneur. Le plaisir de la variation fait intimement partie de l'art du bon chanteur de bord.
QU'EXPRIMENT LES CHANTS DE MARINS ? Nous ne trouverons jamais de vulgarité, ni de grossièreté choquante dans l'écriture des cahiers de marins, à quelques rares exceptions, parfois de la coquinerie, de l'humour, de la dérision. Il faut distinguer deux catégories de chant : les chants utilisés pour le travail à bord, entraînant pour les manoeuvres, scandés de façon à ce qu'ils s'accordent avec le rythme des quarts et les exigences de la rapidité des exercices pour la bonne conduite du navire. Ce sont les principaux. Enfin ceux qui occupent les temps à terre, des permissions et des escales. Se servant des carnets personnels où ils ont consigné les impressions de la vie à bord, dans la chaleur des tavernes, des pubs et des tripots des ports du monde entier, les marins, émoustillés par le vin, la bière et le tafia, sur des tabourets autour des tables rustiques, sortent, qui un harmonica, qui un accordéon, un violon ou une guitare, entonnent en choeur d'une voix rauque ou chaude leurs compositions musicales. Puis, laissant libre cours à leur improvisation, autour du meneur, ils chantent. Se joignent souvent à eux des marins de passage et la soupape laisse échapper la panoplie des sentiments. La présence des hôtesses et des servantes y contribue. A l'aube, ils regagneront le bord et personne ne manquera à l'appel.
Dans ces complaines ou shanteys, ils racontent la discipline du bord, se plaignent de la dureté des supérieurs, de la rude condition des matelots, mais évoquent aussi la nostalgie de l'absence, la camaraderie, la mélancolie propre aux gens de mer. Qu'ils soient d'Ecosse, d'Irlande ou d'Angleterre, Gallois ou Bretons, qu'ils viennent de Dunkerque, Boulogne, Saint-Malo, Brest, Lorient, Nantes ou Bordeaux, les sentiments sont les mêmes. On évoque la perte d'un homme en mer, la violence des éléments, l'inconfort des vaisseaux, l'absence d'une fiancée laissée au port, d'une épouse aimée, d'une mère veuve, elle-même orpheline d'un père marin. Méritantes femmes restées à la barre du foyer comme eux à la barre du navire. Femmes de courage et de patience qui ne se plaignent jamais, stoïques et résignées de leur sort, trouvant souvent dans la prière et la foi en la Madone que l'on vénère, la volonté de vivre. Elles y puiseront l'énergie pour faire face à l'attente insupportable, lorsque de la lande elles scruteront le retour du trois-mâts et au mât duquel il leur arrivera, trop souvent, d'apercevoir le pavillon en berne, annonciateur du décès d'un des hommes d'équipage, mais lequel ?
Théodore Botrel a composé de touchantes complaintes sur la vie de ces familles de la mer en pays breton. La Paimpolaise, vieille de notre pays, Fleur de blé noir, pour les plus connues. On y trouve l'esprit de ces peuples mystiques, démontrant combien la frontière est ténue entre la vie et la mort et aussi entre l'Armor et l'Argöat ( le pays de la mer et celui du monde paysan des landes ), car le paysan de ces rivages côtiers est une source naturelle dans laquelle puisent les armateurs pour embarquer des hommes costauds et rudes dont l'équilibre leur permettra d'affronter des situations périlleuses. A 13 ans, voire 14 ans, un certificat en poche pour les plus instruits, le mousse, sac au dos, embarquait pour sa première campagne, afin d'apprendre les rudiments de la vie de marin et de découvrir les mystères de l'océan. Formé par les anciens, il deviendra marin à son tour. S'il est volontaire et intelligent, grâce aux cours du soir, il sera un jour capitaine. Les cas ne furent pas rares et bon nombre d'entre eux devinrent des hommes d'exception, cependant toujours modestes, humbles, riches de leurs expériences. L'esprit de ces complaintes résume la vie simple et respectueuse de nos ancêtres de la mer et du beau métier de marin. Enfin, on ne peut passer sous silence, la poésie du vocabulaire et des termes propres à la mer. Dérivant des brumes nordiques, les Scandinaves ont enrichi le patrimoine de cette littérature qui s'incrusta dans la langue anglaise, à laquelle nous avons emprunté notre langage maritime.
Nous aurions pu craindre que le fil ne soit rompu, étant donné la modernisation des navires et la disparition de cette magnifique marine à voile et à la lampe à huile, mais, bien au contraire, grâce à l'oeuvre rédemptrice de la revue" Le Chasse-Marée", ce fut une renaissance fructueuse et un engouement grandissant pour les chants de marins que complétèrent les manisfestations internationales et nationales des vieux grééments. L'extraordinaire réussite de Brest 92-94 et 96, ainsi que Les Voiles de la Liberté à Rouen a permis les rencontres de marins du monde entier et nous assure d'un renouveau encourageant. C'est à Paimpol qu'un festival de chants de marins connait à nouveau un remarquable succès. Aujourd'hui, ces chants abondent et les groupes également. Lorient, devenue ville internationale de musique celtique, voit chaque annnée des milliers de participants et spectateurs enthousiastes venir au son de la cornemuse et du biniou encadrer les marins qui ne manquent pas de se produire et de mettre en valeur leurs beaux chants. Quelle belle démonstration d'entente cordiale des peuples marins qui, autrefois, s'étripaient sur les mers et océans du globe, et, aujoud'hui, se réunissent pour chanter ensemble shantyes ou complaintes, souvent de même inspiration, aux accents très cousins ! VIVE...LA MARINE ET LES MARINS et maintenant chantons en leur honneur : " Ayez donc belles manières / et payez-nous largement / du vin, du rack, de la bière / et nous serons tous contents ! / Allons les gars, gai..gai.../ allons les gars gaiment ".