« Je m' appelle Victoria, j'habite dans ce bloque, je fais tout pour 2,50 euros ». Cette phrase est écrite au marqueur bleu à l'extérieur de la porte d'un ascenseur sur laquelle on peut lire aussi, gravé au canif : «PORTE DE L' ENFER». ...
« Je m' appelle Victoria, j'habite dans ce bloque, je fais tout pour 2,50 euros ». Cette phrase est écrite au marqueur bleu à l'extérieur de la porte d'un ascenseur sur laquelle on peut lire aussi, gravé au canif : «PORTE DE L' ENFER». Nous sommes dans un ancien bassin minier transfrontalier, à cheval sur le Nord de la France et le Hainaut belge. Trois cités s'y côtoient, aux noms évocateurs : les Mimosas, les Amazones, les Phares. Pascale Jamoulle, anthropologue, s' y est immergée pendant des mois. Elle a écrit un livre relatant son expérience : Des hommes sur le fil. La construction de l'identité masculine en milieux précaires, La Découverte, Paris 2005, 292 pages, 29 euros. Le livre de Pascale Jamoulle relate la situation, les parcours et les relations de trois générations d' hommes en milieu précaire. De descriptions en récits, au fil des chapitres, elle explore plusieurs sphères de la vie de ces hommes : l' emploi, le logement, la famille, la bande, la rue, l'entr'aide. C'est encore aujourd' hui le tableau le plus vrai, le plus juste et le plus saisissant de la violence sociale faite aux jeunes et aux moins jeunes dans les quartiers dits sensibles. Une violence souvent retournée contre eux-mêmes par l'intermédiaire des conduites à risques: drogues, défis d'honneur, fugues, vols, automutilations, pratiques sexuelles imposées et/ou à risques. A qui la faute? s'interroge-t-on spontanément. Ce n' est pas la bonne question. L'auteure ne se la pose pas aussi superficiellement. Les hommes et les femmes de ce bassin minier dévasté en veulent évidemment au «système» et à ses institutions. Ils VIVENT les dégradations de leurs conditions de vie. Chaque jour, ils ont vu leurs parents se réveiller « en train de calculer », tant la pénurie est immense. Devenus parents eux-mêmes, ils vivent la même précarité et ne parviennent pas à « serrer » leurs enfants. Leur autorité se transforme en impuissance devant l' impossibilité d'associer la promesse d'un destin acceptable à la transmission de règles et de valeurs morales. Les générations précédentes rêvaient d'ascension sociale pour ses enfants ; celle d'aujourd'hui espèrent surtout qu'ils ne « tomberont » pas en prison. Comment éviter les incarcérations dans des cités qui fonctionnent comme des machines de «dépaternalisation»? Sans travail, mis à la porte souvent par leur propre compagne, les hommes ont le sentiment de n'être ni mari, ni pêre. Leurs femmes, accablées de responsabilités, leur reprochent de ne pas assumer leur place. Leurs filles grandissent auprès d'hommes, à leurs yeux, défaillants. Les enfants, les garçons principalement, prennent le pouvoir. Elevés par les mères, rarement par les pères, jamais par les deux à la fois, ils sont perçus à l'extérieur comme des «dégénérés», exposés quotidiennement aux politiques répressives, antijeunes, à toutes les formes de ségrégation et de disqualification spatiale et sociale. Plus d'un « finit » en prison. Face à ces premiers constats, le débat public s'organise à travers une tension injustice/malheur. La tendance dominante dans nos sociétés est d'y voir tantôt un malheur dû à des forces abstraites (les contraintes objectives), tantôt un défaut moral des victimes (paresse; manque de volonté; refus de s'intégrer dans le corps social). Ces questions ont un point commun: éluder celle de l'injustice sociale. Naître dans l'environnement des cités est à coup sûr une malchance. Mais la multiplication des ghettos ou «quartiers» dans les sociétés occidentales bien portantes n'en est pas un. L' extension des zônes de vulnérabilité sociale renvoie bien à une INJUSTICE faite aux moins chanceux, actionnée par un système sans visage aux mains si nombreuses que les intentions, les responsabilités et les chaînes de causalité se diluent dans la multiplicité des rapports de force. Or parler de «malheur» pour désigner les cités est inapproprié. L' idée de malheur attribue les causes des désastres sociaux aux forces de la nature, à des lois objectives indépendantes de la volonté humaine. Et elle induit les notions de fatalité, de résignation, d'adaptation, de soumission à l'ordre du monde. De fait, et souvent volontairement, l'idée de malheur rend opaque l' injustice, empêche de la comprendre et d'en tirer les conséquences. L' injustice s'accompagne toujours d'une forme de culpabilité. Un phénomène bien connu où les victimes se couvrent de honte et de mépris d'eux-mêmes. Les témoignages des rescapés des camps de concentration, «coupables» d'en avoir réchappé, sont à ce titre très éclairants. Les habitants des quartiers «sensibles» en viennent eux-aussi à s'auto punir, la honte interdisant de s'ouvrir aux autres: Les hommes fuient leur famille ; ils se murent dans le silence et la dépression ; ils se réfugient dans l'errance, les conduites à risques, les psychotropes, dans des cas extrêmes, le suicide. Les jeunes filles s'automutilent, se droguent, se prostituent : « Je me hais et je dois enlever ce qui fait qu'il y a tant de mains non désirées qui ont paralysé mon corps, qui ont fait de ma vie la mort ». L' autoaccusation permet aussi au sujet d' échapper à la responsabilité sans visage trop dure à supporter, c'est à dire le malheur de n' être qu'une victime aléatoire parmi d'autres dans un monde dénué de sens et de règles ou les événements frapperaient arbitrairement. Y a-t-il un antidote à cette honte de soi? N'est ce pas un antidote à la honte que d'espérer amasser de la « thune » afin de monter un jour son affaire pour entrer dans les « business » légaux? Pour la grande majorité des jeunes rencontrés dans le Nord et le Hainaut belge, les petits trafics illégaux sont une « dépanne », un moyen de surmonter le stigmate qui les frappe: « C' est dans les milieux les plus pauvres qu'on a le plus besoin de paraître. C' est cacher la misère, c'est masquer. Quand tu es sapé comme un seigneur, on vient te dire bonjour. Tu arrives à vivre socialement, à participer avec tout le monde. Il faut être reconnu ». Prendre des risques dans ces activités, c'est encore un moyen de se faire un nom. D'être comme le père sidérurgiste au train du laminoir ou sur les échafaudages, quoique dans un autre registre, celui de l' illégalité : « Une cité sociale doit avoir une renommée, il lui faut des gamins qui se montrent, sinon on n'est pas une vraie cité ! ». Et quand on regarde du coté des pratiques de travail légal, la loi n'est pas le bon critère pour comprendre l'injustice. Dans certains secteurs industriels (amiante, nucléaire, sidérurgie, chimie, agro-alimentaire, services), de nombreuses analyses concluent à une véritable mise en danger délibérée de la vie d'autrui pour servir des stratégies de sous-traitances, de délocalisations. Mais on délocalise aussi les risques sanitaires et sociaux en les transférant aux plus faibles: intérimaires et étrangers. (Lire à ce sujet le livre d' Annie Thébaud-Mony, Directrice de recherches à l'INSERM, Travailler peut nuire gravement à votre santé, La Découverte Paris 2007) . D'après un article... (et autres lectures) de Noelle Burgi, Le Monde Diplomatique, octobre 2007 Christophe Chartreux |