Si "L'échec scolaire n'est pas une fatalité" comme le proclame le titre de la tribune signée Claude Seibel dans Le Monde daté 28 juin, il se pourrait bien qu'il soit une nécessité. Une nécessité pour une société profondément inégalitaire dont le discours dominant justifie cette inégalité par le recours à deux notions fallacieuses, le "mérite" et "l'égalité des chances".
La question posée par cet échec scolaire, toujours éludée, est celle-ci : comment désigner, en justice, celles et ceux qui leur vie durant auront à assumer les tâches les plus rébarbatives et pourtant inéluctables, ces "choses prosaïques" comme dit Edgar Morin? On le sait, à cette question, Aristote répondait d'un mot : esclaves. Car les esclaves sont, certes, des hommes, mais qui ne "s'appartiennent pas" de sorte qu'il leur revient "naturellement" d'assumer les "tâches avilissantes" (Histoire de l'éducation dans l'Antiquité, Henri-Irénée Marrou, Seuil, 1948) afin que les hommes libres puissent, eux, jouir de leur liberté. Aujourd'hui, la réponse sociale à cette question, quelque peu aporétique on en conviendra, est l'échec scolaire. Par la grâce de l'échec scolaire sont désignés les préposés au prosaïque et ceci en justice puisque l'égalité des chances posée par le discours dominant comme fondement de cette justice a mis en évidence leur dé-mérite de sorte qu'il est juste qu'ils n'aient que ce qu'ils méritent. Ce n'est évidemment pas de cet échec social et humain dont nous entretient Claude Seibel mais de l'échec de cette école à produire une main-d'œuvre adaptée à "tous les métiers, toutes les professions même les plus modestes [qui] exigent et exigeront de plus en plus des compétences générales et professionnelles qu'une scolarité écourtée ou chaotique empêchera d'atteindre". Ce faisant, il définit, comme par inadvertance, la mission d'une école en tant que structure sociale de production de ressources humaines compétentes, c'est-à-dire adaptées à un système économique et social posé, alors, comme indépassable. Ainsi se trouvent également justifiés le "socle commun de connaissances et de compétences", le "livret personnel de compétences" et, en tant qu'ultime objectif, la "performance" de chacun sachant bien sûr qu'en toute compétition il y a nécessairement des "perdants". ÉCOLE DE LA RÉUSSITE, ÉCOLE DE LA JUSTICE Pour atteindre un tel objectif l'auteur préconise "une pédagogie de la réussite" introduisant ainsi le terme qui faisait défaut à la définition d'une école productrice de main-d'œuvre performante. Mais qu'est-ce donc que cela la "réussite" ? N'y aurait-il pas une étroite relation causale entre origine sociale et réussite ? Imagine-t-on l'enfant d'un éminent inspecteur général envisager une carrière de "technicien de surface", selon l'euphémisation en vogue aujourd'hui, et considérer cela comme une réussite? Si l'on souhaite, non seulement une école de la réussite mais une école de la justice, il convient de définir celle-ci (pour ce qui concerne la période d'obligation scolaire au moins), en d'autres termes : une école de la justice est celle qui se donne pour mission de permettre à chaque enfant de déterminer et de choisir "ce qu'il lui plaira de faire" dans la vie. Cette détermination et ce choix ne peuvent se faire que par l'acquisition de connaissances et de savoirs aussi variés et approfondis que possible. Cette possibilité de choisir est celle qui est offerte par l'école actuelle aux enfants issus de familles culturellement privilégiées, c'est un choix riche qui ne doit pas demeurer un choix de riches. Et pour une telle école il est, en effet, nécessaire que les enseignants mettent en œuvre une autre pédagogie que celle du "je parle, tu écoutes", un autre mode de vie dans l'école car la pédagogie ne saurait être réduite à une didactique, à une "technologie cognitive", ce que me semble-t-il ont bien compris les "écoles scandinaves" auxquelles il est fait référence dans ce texte. Ainsi, raconte Paul Robert dans son livre sur l'école finlandaise (ESF éditeur), "un des aspects les plus intéressants du lycée finlandais c'est que la classe y a disparu" et encore, "entre professeurs et élèves ce qui est surprenant pour nous c'est la grande familiarité, l'absence du sentiment hiérarchique si présent ici". De sorte que, dans une école de la justice, le "socle" importe moins que la manière dont chaque enfant peut accéder à la connaissance quelle que soit son origine sociale. Ce n'est pas un "livret personnel de compétences" qu'il faut donner aux élèves mais un lieu, une école dont le mode de vie stimule l'envie d'apprendre et de savoir de manière que, le moment venu, chacun puisse choisir "en connaissance". Car ce qu'écrivait Condorcet à la première ligne de ses "Cinq mesures sur l'Instruction publique" demeure : "L'instruction publique est un devoir de la société à l'égard des citoyens." Et non l'inverse. Nestor Romero est notamment l'auteur de L'école des riches, l'école des pauvres (Syros-La Découverte, 2001) et l'animateur du blog de rue89 "Restez assis les enfants !". Nestor Romero, ancien enseignant http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/07/06/l-echec-scolaire-une-necessite-pour-justifier-l-inegalite_1544712_3232.html |