Au fil des jours remontent à la surface certaines informations, comme des bulles toxiques à la surface d'une flaque d'eau croupissante. Le 2 août par exemple, Le Monde révélait que selon des estimations, la trésorerie des entreprises américaines dissimulée à l'étranger pour échapper au fisc représentait 1000 milliards de dollars.
Au fil des jours remontent à la surface certaines informations, comme des bulles toxiques à la surface d'une flaque d'eau croupissante. Le 2 août par exemple, Le Monde révélait que selon des estimations, la trésorerie des entreprises américaines dissimulée à l'étranger pour échapper au fisc représentait 1000 milliards de dollars. De quoi sauver largement la zône euro. Nos médias devraient creuser, développer, diffuser pareille information. Elle met en cause des sociétés comme Apple, Microsoft, Google, Cisco... Les journaux devraient ouvrir là-dessus. D'autant plus qu'en mettant bout à bout la rémanence des paradis fiscaux, la pratique du "shadow bashing" (banque occulte), la manipulation des cours via la spéculation haute fréquence, le boursicotage sur les produits alimentaires et mille autres "optimisations fiscales", on mesure l'intensité de la folie ambiante. Le citoyen sent sous ses pieds ou au-dessus de sa tête le poids d'un appareil de domination en regard duquel les garanties démocratiques "à l'ancienne" ne pèsent plus grand-chose. Ainsi cohabitent deux figures de la vérité: celle théâtrale à l'intention du citoyen et l'autre, la vraie, réservée aux initiés d'une minuscule oligarchie. C'est à eux que je pense quand est susurrée la complainte de la dette. Depuis trente ans, les peuples ont vécu à crédit. Ils ont été -surtout au sud- les cigales de la fable. Ils se sont gobergés et leurs dirigeants, peureux, ont laissé se creuser une dette abyssale. Ils ne peuvent plus vivre qu'en empruntant à ces fonds de pension défendant les intérêts des épargnants de Milwaukee ou Salt Lake City. Il s'agit donc de rembourser au plus vite. Alors allons-y pour les "réformes de structure", la "flexibilisation", les "privatisations". C'est à dire le détricotage du droit social. Cette récitation moralisatrice ment par omission. Elle se garde d'évoquer le pillage planétaire de nos sociétés par les corsaires en cols blancs, pillage plus coûteux que la prétendue prodigalité des peuples. Tout se passe comme si "le sang du pauvre" (Léon Bloy) servait à calmer au jour le jour les fringales de l'ogre. Le réel se voit ainsi rançonné par cette "chose" fantasmatique qu'on appelle les marchés financiers. Pourquoi "fantasmatique"? Parce que lesdits marchés n'ont que très peu de rapports avec le réel. Un exemple: chaque jour, les transactions sur le pétrole portent sur 4 milliards de barils. Or la production mondiale quotidienne ne dépasse pas 90 millions de barils. Les spéculations représentent donc 44 fois la quantité effectivement produite.En moyenne chaque baril est acheté et vendu 44 fois. Des fortunes se font ainsi en changeant -virtuellement- de place des milliards de dollars. Nos démocraties héritées de Montesquieu se voient ainsi arraisonnées par une "machinerie" dont le quotient intellectuel, en terme de civilisation, est proche du bigorneau. Résumé de la chronique de Jean-Claude Guillebaud, Nouvel Observateur en date du 9 août 2012, page 17 |