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Billets d'Humeur Tribune citoyenne : Killing Descartes
Posté par Agnès Maillard le 6/8/2012 19:42:00 (89 lectures) Articles du même auteur

Je voudrais travailler à rendre les hommes plus profonds et meilleurs en les
amenant à réfléchir sur eux-mêmes. Je suis en désaccord avec l'esprit de ce
temps, parce qu'il est plein de mépris pour la pensée... L'homme moderne,
surmené de travail, n'est plus capable de véritable recueillement, et il ...





Je voudrais travailler à rendre les hommes plus profonds et meilleurs en les
amenant à réfléchir sur eux-mêmes. Je suis en désaccord avec l'esprit de ce
temps, parce qu'il est plein de mépris pour la pensée... L'homme moderne,
surmené de travail, n'est plus capable de véritable recueillement, et il perd
sa spiritualité dans tous les domaines... Or, la renonciation à la pensée est
la faillite de l'esprit.



Albert Schweitzer, À l'orée de la forêt vierge, préface.


Bubbles girlsPetite cure de stimulation intellectuelle ce week-end, au Marathon
des Sciences de Fleurance
ou l'occasion incroyable de se goinfrer 12 heures
de conférences scientifiques entrecoupées de pauses foie gras et autres
œnogastronomies plus ou moins locales. L'occasion, surtout, de ne pas
s'encroûter du ciboulot, de croiser des gens intéressants et de se rendre
compte que cela fait un petit moment que je me laisse distraire, au propre
comme au figuré, par de petites considérations futiles et sans
importance.



De la distraction, oui, comme évidence technologique pendant que les orateurs
défilent sur fond d'écran géant, devenant étrangement les commentaires vivants
des vrais clous du spectacle, à savoir leurs foutus sliders
PowerPoint
. Cette constatation est d'autant plus vraie que la technologie,
puisqu'il s'agissait bien du sujet de cette année, a plutôt tendance à prendre
le pas sur l'homme de science, le slider s'agrémentant de musiques et
de vidéos. Je commençais à me demander qui de la machine ou de l'homme fait le
show, quand est arrivée la seule intervenante du jour, son iPad greffé
au creux du coude. Je sais, par expérience assez directe, que tout le monde
n'est pas à l'aise dans la communication orale et je me souviens des colloques
organisés annuellement par mon
ancien laboratoire de recherche
, histoire, probablement, de nous préparer à
ce genre d'épreuve qui fait partie de la vie normale et nécessaire du
chercheur, apprenti ou confirmé.



Là, je sais tout de suite qu'elle souffre.

Et que son iPad est sa bouée, son pupitre, son pense-bête, tout. Elle lit son
exposé sans parvenir à décoller du texte, elle peine à insuffler un rythme et
puis, c'est le drame : la tablette se met en veille et la voilà obligée de
se traîner ce poids mort coincé à son bras. Étrange démonstration par l'absurde
de la dépendance technologique, celle que je fuis sans jamais pouvoir y
échapper, celle que j'apprivoise, à laquelle je ne fais de concessions que
parce que je m’astreins, par ailleurs, à cultiver mon autonomie technologique
par tous les moyens.



La soirée est déjà bien avancée quand arrive l'homme seul. Il débarque
sans ordi, sans pointeur laser et avec un sens assez consommé de la mise en
scène, il s'installe ostensiblement seul dans un coin de l'immense scène à
présent presque complètement plongée dans la pénombre. Il s'assied posément sur
une chaise d'une outrageante banalité, chausse ses lorgnons de jeune vieillesse
et pose ses notes de papier sur ses genoux croisés. Sa seule présence, sa seule
installation sont la démonstration incorporée de l'autonomie de la machine
humaine sur la distraction technologique. Pas d'effets, pas d'images, pas de
son, pas de grands mouvements de scène, juste un homme sur une chaise qui
déploiement patiemment ses idées, qui inocule son propre rythme, qui peut
choisir de digresser dans son discours ou de ne pas arriver où on l'attend. Et
la lumière ne naît que de ses paroles, que de son processus intellectuel
endogène. Il relègue la machine au rang d'accessoire ou de prothèse de l'humain
et rejette, dans son seul comportement, notre indépassable soumission à l'ordre
technologique. Et là, seulement équipé de ses lunettes et de ses feuilles de
notes, il dessine à grands traits la dystopie de la transhumanité, transformant
sa propre intervention en démonstration de son propos.



L'homme-machine de Descartes devient le machin de la prouesse technologique,
pense qu'il est noble de chercher à repousser ses limites alors qu'il ne
parvient même pas à suffisamment se penser lui-même pour parvenir à les tracer.
Nous rêvons nous-mêmes de devenir des moutons électriques parce que nous avons
renoncé à interroger notre propre humanité et que nous croyons sincèrement nous
améliorer en l'aliénant à la technologie.



Je regarde cet homme assis tout seul sur sa grande estrade vide et je reviens
toujours à la même question : qu'est-ce qui est vraiment important dans
tout cet immonde foutoir qu'est notre monde ?




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http://blog.monolecte.fr/


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